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La garde-barrière
S. Ville.
mercredi 24 août 2011, par
La garde-barrière d’aujourd’hui s’est modernisée, comme le chemin de fer. Désormais, vous chercheriez en vain, le long des lignes, la femme d’autrefois, au volant de son treuil, les cheveux au vent, le verbe haut, le poing enfoncé dans la hanche, le tablier bleu de guingois, les pieds étalés dans des sabots. Cette silhouette, toute de force et souvent taciturne, a sans doute disparu ; je n’en connais plus.
Depuis la guerre, la garde-barrière a fait toilette. De sa loge proprette, elle jaillit, pimpante comme une poupée neuve : ondulations soignées, lèvres rougies, tricot joyeux, jupe à la mode du jour, bas nylon, souliers légers, offrant, un tantinet coquette, son amical bonjour aux hommes des trains ou de la voie, compagnons de travail familiers, qui passent en emportant, dans leur regard horizontal, son image agréable. C’est à peine si elle donne l’impression d’un effort tandis qu’elle anime la roue qui impose une halte salutaire au destin des routiers.
Pour avoir ainsi donné plus de grâce et plus de légèreté à sa personne, elle n’en a pas pour autant amoindri son sens précis de la vigilance et de la discipline... Le timbre a résonné dans la solitude obligatoire de la loge ; l’ordre est formel : la barrière inexorable coupe la route aussitôt et stoppe le trafic.
Le train s’attarde-t-il un peu ? Les files d’autos s’allongent de part et d’autre de la voie, les chauffeurs prétentieux s’impatientent, les klaxons invectivent des beuglements sardoniques... La garde-barrière ne veut pas les entendre ; elle se replie, insensible, dans son abri, et, par la petite fenêtre ouverte sur la voie, elle guette la venue du convoi, qui la délivrera des appels énervants de ces « autoboulards » si pressés.
Le train n’est pas encore là ? Il vient pourtant. Un dernier piéton, hâtivement, fait encore claquer le portillon et traverse la ligne en vitesse, jalousé par les autres qui trépignent. La garde-barrière ressort de sa cabine et, sans un regard vers les véhicules frémissant sur le chemin, elle bloque le « passe-piétons ».
Le train est là, enfin ! Tandis qu’il défile, elle tend l’oreille vers la sonnerie. Rien ? Pas d’autre passage annoncé. Déjà, elle s’incline, automatique et souple, sur la manivelle qui rouvre la route.
Maintes et maintes fois, au long de la journée, elle répétera les mêmes gestes monotones ; durant des heures sans fin, seule et attentive, elle attendra, sans défaillance, le crépitement du téléphone. Que le soleil éclaire sa logette ou que la pluie assombrisse son horizon étroit, qu’il fasse beau ou qu’il gèle, jour de semaine ou dimanche, la garde-barrière, rivée à son poste exigu, veillera sans trêve pour garantir la vie des passants.
Tâche aisée, dira-t-on ! Oui, sans doute, si la fatigue se mesurait seulement à l’effort physique. Tâche ennuyeuse, assommante, sans relief, tâche ingrate et si lourde pourtant ! Écouter, regarder sans arrêt, toujours, et obéir sur-le-champ.
Un seul manquement, la distraction d’un seul instant, et ce peut être le choc fatal, jetant au talus et dans la mort l’automobiliste, le piéton, qui comptait sur sa protection ; c’est le drame involontaire, meurtrier, ruinant, outre le sien, le bonheur d’une famille inconnue ; c’est le remords rongeur et la sanction radicale, inévitable...
Une crainte latente stagne ainsi sans cesse sur la logette de la garde-barrière ; l’appréhension de cet oubli coupable (humain, hélas !), qu’atténuent toutefois l’accoutumance à la ponctualité et la certitude d’un devoir infailliblement accompli. Et ceci nous explique pourquoi, sa prestation finie, la gardienne se libère de son oppression, pourquoi son visage détendu reflète plus de sérénité...
Chaque occupation a ses charges : celles de la garde-barrière ne sont guère légères au poids des responsabilités. Sachons admettre la rigueur indispensable de sa consigne et ne regrettons pas l’attente qu’elle nous fait subir devant son passage à niveau fermé. Que vaut donc une minute au regard de l’éternité ? La garde-barrière sait ce qu’elle fait et fait strictement ce qu’elle doit.
Comprenons donc cette ouvrière sérieuse, respectons-la, et félicitons-nous de la présence salvatrice de cette gardienne impassible des passages à niveau. Là où elle n’œuvre pas, la mort rôde. Pensons-y !
Source : Le Rail, mars 1958
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