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L’Europe unie, évidente nécessité... mais que d’occasions manquées
H. Brugmans, Recteur du Collège d’Europe.
jeudi 1er janvier 2026, par
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On prétend volontiers que l’idée européenne, c’est-à-dire celle d’une Europe unie, est déjà fort ancienne. Cette affirmation flatte l’oreille des Européens, qui se sentent automatiquement rassurés quand on peut leur dire d’une conception qu’elle est déjà traditionnelle. Même les Européens de gauche peuvent être, à ce point de vue, horriblement « traditionnels »...
Hélas ! Il faut que j’enlève leurs illusions à ces traditionalistes. Non, l’idée européenne n’est pas ancienne, elle est même tout ce qu’il y a de plus moderne. Il est vrai qu’au cours des siècles des utopistes de tout genre se sont plu à imaginer « comme ce serait beau si nous étions unis ». Mais ces gens étaient des philosophes solitaires ou des hommes d’Etat écartés du pouvoir ; ils n’eurent aucune influence.
C’est seulement entre les deux guerres mondiales que le fédéralisme européen a commencé à devenir une réalité politique. Quand il apparut que la Société des Nations de Genève serait impuissante à établir la paix, on se mit à chercher un nouvel équilibre pour notre continent. Déjà on s’inquiétait de ce qui s’appelle aujourd’hui le « défi américain » ou la « menace russe ». C’est alors que se constitua le mouvement « Paneuropa » du comte Richard Coudenhove-Kalergi, qui réussit à convaincre le ministre français Aristide Briand de prendre une initiative fédéraliste. Pour la première fois, l’idée devenait politique. C’était en 1929.
Mais cette politique échoua. L’initiative de Briand vint à la fois trop tôt et trop tard pour l’époque. Trop tôt, parce que l’opinion n’était pas mûre. Trop tard, parce que, au moment même où le ministre français prononçait son célèbre discours sur l’Europe, la crise économique mondiale éclatait avec toutes ses conséquences désastreuses : protectionnisme national en matière commerciale et, en matière politique, triomphe du national-socialisme.
Puis, après la fin de la deuxième guerre mondiale, l’idée d’une unité européenne resurgit. On peut même dire qu’elle constitue la seule idée constructive qui soit née dans nos pays au cours du XXe siècle.
Cette aspiration vers l’unité était inspirée à la fois par le pacifisme et par la nécessité de réorganiser de manière viable une Europe moralement épuisée et matériellement détruite. Je me rappelle à ce sujet un dessin qui parut dans la presse américaine : on y voyait un paysage de ruines sous un ciel menaçant, mais à l’horizon apparaissait un drapeau, signe d’espérance, où était écrit « Etats-Unis d’Europe ». Beaucoup d’entre nous eurent alors le sentiment que l’Europe était tellement réduite à zéro qu’elle était acculée à un esprit nouveau, à un plan hardi.
Nous avons à ce moment-là reçu d’Amérique une aide massive. Le Plan Marshall de 1947 ne représentait pas seulement un secours financier d’un montant astronomique mais, en plus, il conseillait judicieusement à nos pays d’entreprendre la reconstruction ensemble et non pas chacun pour soi, en esprit de rivalité.
Il en sortit une première institution : l’Organisation européenne de coopération économique. Elle s’est, depuis, transformée en Organisation de coopération et de développement économiques : les Etats-Unis, le Canada et le Japon en font actuellement partie, si bien qu’elle comprend pratiquement tous les pays industriels non communistes.
Ainsi, les Américains recommandèrent : « Travaillez ensemble ! » Poliment, les Européens répondirent : « Oui. Monsieur » (car il faut être courtois avec un papa gâteau). Mais pratiquement chacun cherchait à obtenir une part plus grosse que celle du voisin. De plus, l’OECE n’avait pas pour but d’acheminer à l’unité, à l’intégration, mais seulement d’assurer un minimum de coopération entre les gouvernements souverains. Cela pouvait donc produire certains résultats, mais limités. Surtout, une fois l’aide terminée, les Européens, retrouvant leur assurance avec leur prospérité, se désintéressèrent pour la plupart de l’idéal de coopération.
Il apparut ainsi que, si l’on voulait réellement promouvoir l’union, il n’était pas suffisant de montrer qu’elle était économiquement souhaitable. Il fallait d’autres mobiles, d’autres institutions, cette fois sur le plan politique. Dans ce but, le Mouvement européen suscita le Conseil de l’Europe de Strasbourg. Cette création éveilla beaucoup d’espoirs ; comme l’idée émanait de Winston Churchill, on pensait que la Grande-Bretagne allait en prendre la tête. Mais Churchill ne représentait plus l’Angleterre. Il n’était plus que le leader de l’opposition conservatrice. D’autre part, il stipula qu’il n’était pas partisan d’une intégration fédéraliste. Et pour finir, il déclara qu’en tout cas son propre pays ne pouvait que donner sa bénédiction à un projet de fédération sur le continent.
Néanmoins, le Conseil de l’Europe fut salué avec enthousiasme. Au contraire de l’OECE, il existe encore actuellement. Mais ce n’est pas noircir la réalité de constater qu’il n’a guère répondu aux espoirs mis en lui. Des parlementaires de seize pays s’y réunissent pour débattre en toute liberté des problèmes variés qui leur sont communs. Mais une fois les discours terminés et les résolutions adoptées, qu’arrive-t-il ? Dans bien des cas : rien du tout, car le Comité des ministres veille sur la souveraineté nationale de tous les membres. En conséquence, les travaux du Conseil de l’Europe ont le mieux abouti dans le secteur technique, où les divergences politiques ont moins d’importance. Ces travaux sont utiles. Mais il n’est pas question d’y voir le germe d’une véritable intégration, d’une unification authentique.
En 1949, l’Assemblée consultative se réunit à Strasbourg pour la première fois. Il y coula des flots d’éloquence. Mais dès l’automne de la même année, le contrecoup se produisit : la livre anglaise fut dévaluée après délibération à Washington (beau cas de souveraineté nationale !) et toutes les monnaies européennes, à part le franc suisse, furent obligées de suivre cet exemple. Or, cela se passa sans aucune concertation européenne et les parlementaires de Strasbourg eurent la désagréable impression qu’ils avaient certes tenu des discours admirables, mais que les décisions réelles se prenaient toujours au plan national – pour autant que nous puissions encore décider au plan national sans que les Américains nous dictent leur loi...
II fallait donc trouver une autre voie, car tout de même l’idée européenne avait trop de vitalité pour se laisser étouffer par un tel échec. Une nouvelle initiative se fit donc jour le 9 mai 1950, quand Robert Schuman proposa de confier la production européenne de charbon et d’acier à une « Haute Autorité » communautaire. Cette institution consacrait la réconciliation franco-allemande et bannissait à jamais le spectre d’une nouvelle guerre.
Là encore, faut-il parler d’échec ? Oui et non. Oui, parce qu’il apparut vite que le charbon et l’acier ne seraient plus longtemps la base de l’économie européenne. De fait, dès qu’elle fut fondée, la Communauté européenne du charbon et de l’acier eut parmi ses tâches primordiales de limiter la production de la houille. Cependant l’expérience s’avéra positive. Il apparut qu’il était possible de mener une politique économique par-dessus les frontières. Il apparut possible également que les représentants de six pays « gouvernent » ensemble, ne fût-ce que dans un domaine limité.
L’année 1950 vit d’ailleurs s’élaborer un second plan : celui de la Communauté européenne de défense. Là, malheureusement, l’Europe connut un nouvel échec. Bien que les Français eussent eux-mêmes proposé cette CED, l’Assemblée nationale française refusa de la ratifier. Ce revers fut interprété par beaucoup de gens comme le début d’une période de recul dans l’intégration européenne. Du même coup, en effet, se trouvait rejetée l’union politique, telle que la prévoyait l’article 38 du traité.
Que faire dans ces circonstances ? Après la défaite du 30 août 1954, ce furent les ministres du Bénélux, Spaak, Bech et le Hollandais Beyen, qui mirent en branle un nouveau projet. Cette fois il ne s’agissait plus de l’intégration de deux produits seulement, comme dans la Communauté du charbon et de l’acier, mais de toute notre économie. En juin 1955, les principes de base du Marché commun furent acceptés au cours d’une conférence à Messine.
Cette Communauté économique européenne – le « Marché commun » de 1957 – demeure le plus grand succès que nous ayons obtenu. Certains crurent même au début que la victoire décisive était remportée. Ils le crurent d’autant plus volontiers que la suppression progressive des barrières douanières ne rencontra, somme toute, pas de trop grandes difficultés. Mais c’était, à nouveau, être trop optimiste.
De fait : si l’on veut fondre en une seule six économies nationales, on ne peut faire les choses à moitié. Ou du moins ne peut-on pas les faire à la fois bien et incomplètement. Par exemple, si l’on veut unifier les prix agricoles, il faut exprimer ces prix dans une monnaie commune. Peut-être cette monnaie pourra-t-elle encore un certain temps porter, suivant les pays, les différents noms auxquels les gens sont habitués : ici « mark », là « franc », « florin » ou « lire ». Mais ces monnaies devront rester rigoureusement liées les unes aux autres et leurs valeurs, les unes par rapport aux autres, doivent rester exactement les mêmes. L’unité monétaire est donc la conséquence du début d’intégration agricole auquel nous assistons. Qui dit A, doit aussi dire B.
Nous devons malheureusement constater que nos représentants nationaux, chaque fois qu’ils se trouvent en face de ces conséquences logiques, semblent s’affoler comme si c’était la dernière chose à laquelle on ait pu s’attendre. Naturellement on était tombé d’accord dans le secteur agricole. Mais s’il y avait des implications monétaires, ah non, impossible de les accepter !...
Il en faudra du temps pour décliner l’alphabet européen de A à Z ! le chemin sera aussi long que celui de Tipperary... Trois pas en avant, deux pas en arrière, comme à la procession d’Echternach.
Ceci nous montre qu’il n’y a pas, pour l’instant, lieu de s’enthousiasmer pour ce qui s’est réalisé. En termes de marine : le navire a quelque peu perdu son élan et, tout marin le sait bien, un navire qui n’est plus en mouvement risque de se coucher. Voici un exemple de ce qui provoque notre inquiétude, voire notre indignation.
En décembre 1969, les Premiers ministres et chefs d’Etat se sont réunis à La Haye. A six, ils ont élaboré un plan de travail pour la poursuite de l’intégration. En tête des résolutions figurait la réalisation progressive mais systématique de l’unité monétaire européenne. C’était, comme nous venons de le voir, une nécessité urgente, en effet.
Une commission fut chargée de trouver les moyens techniques pour parvenir à cette réalisation. Son président était le Premier ministre luxembourgeois Werner. Ses membres étaient les meilleurs spécialistes en la matière, de sorte que personne ne pouvait prétendre que ce projet serait l’œuvre de rêveurs fédéralistes. Ce plan parut en 1980. l’Europe pourrait avoir une monnaie commune ! Le document fut accepté par les six ministres.
Ceci se passait en février de cette année. Mais en mai les Allemands et les Hollandais décidèrent que le mark et le florin allaient désormais « flotter », c’est-à-dire changer de valeur au gré de l’offre et de la demande du marché monétaire. On avait déjà abandonné l’idée d’un cours fixe des changes en Europe.
Là-dessus, au mois d’août, éclata la bombe américaine : le dollar, déclara le président Nixon, ne pourrait désormais plus être échangé contre de l’or et les droits d’importation seraient augmentés de 10 %. Tout le système monétaire international, tel qu’il avait été instauré après la guerre comme base des échanges commerciaux, s’effondra d’un seul coup. On aurait pu s’attendre à ce que les Européens ripostent par une action commune. Rien n’aurait été plus normal. Une fois de plus, la nécessité d’une concertation crevait les yeux : n’avait-on pas déclaré quelques mois auparavant qu’on visait à l’instauration d’une monnaie unique en Europe ? Il aurait été bien normal d’agir en conséquence.
C’était malheureusement surestimer les gouvernements européens de supposer qu’ils allaient faire bloc et accélérer la mise en application du projet Werner. Une fois de plus, on assista à un sauve-qui-peut général. De la solidarité européenne tant vantée, plus une trace : le pays le plus important de la Communauté, l’Allemagne fédérale, fit comprendre que chacun n’avait plus qu’à s’occuper de ses propres intérêts.
Tout cela forme un assez triste ensemble, on pourrait même dire une affaire regrettable. Pourtant il nous reste une vraie raison d’espérer, c’est l’entrée de la Grande-Bretagne, de l’Irlande, du Danemark et de la Norvège dans le Marché commun. Il y aura encore des obstacles sur la route, mais nous avons le droit d’être optimistes : les Six sont en passe de devenir les Dix. Le Marché commun ne marche donc pas si mal, puisqu’on a encore envie d’y entrer ! En dépit des écueils dont il est parsemé, les Anglais maintiennent leur volonté d’y adhérer [1].
Pour l’idéal européen, c’est une victoire importante. Le Royaume-Uni n’entre pas au Marché commun pour faire un geste vain, mais pour y trouver des avantages. Ceux des Britanniques qui voient le plus loin ont reconnu que l’avenir de leur pays n’est plus dans un Empire ou un Commonwealth, mais, plus près d’eux, en Europe. Dès que le tunnel sous la Manche sera achevé, le fait deviendra clair : l’Angleterre n’est plus une île, elle appartient organiquement au continent européen. Après avoir essayé pendant des années d’éluder cette décision, elle va désormais désirer le succès du Marché commun pour en tirer le maximum de profit.
Les Britanniques vont aussi exiger que s’exerce sur le fonctionnement de la Communauté économique européenne un contrôle démocratique, lequel, jusqu’ici, a fait défaut. Les décisions sont en effet toujours prises à huis clos en d’interminables séances « marathon ». Les Parlements nationaux ne peuvent plus revenir sur les compromis ainsi obtenus et le Parlement européen de Strasbourg, lui, n’a aucune compétence effective... D’ailleurs il n’est même pas élu au suffrage universel. Il serait étonnant que la Grande-Bretagne, forte de ses traditions démocratiques et parlementaires, soit satisfaite de ces pratiques.
C’est au niveau des continents que le monde s’organise aujourd’hui. L’Europe doit s’y mettre et, malgré tout, elle s’y met. Un réseau d’intérêts communs s’est déjà formé dans le monde des banques et de l’industrie. Le mouvement syndical, lui aussi, s’organise au plan européen, lentement peut-être, mais sûrement. Des liens de plus en plus nombreux se nouent par-dessus les frontières. Des centaines de communes sont déjà jumelées avec d’autres, analogues, des pays étrangers. D’esprit et de cœur, beaucoup de gens, surtout parmi les jeunes, adhèrent à l’idée européenne comme à un espoir réalisable. On ne reviendra pas en arrière, mais il est urgent de trouver un nouvel élan.
Quant au Collège d’Europe de Bruges, il poursuit sa tâche. Il a déjà « produit » 900 anciens étudiants, qu’on peut retrouver partout : dans la politique et l’administration, dans la presse et les affaires, dans la diplomatie et les universités. Le Collège a également formé à l’esprit européen un grand nombre de cheminots, car il en vient chaque année entre 20 et 30, de plusieurs pays, qui désirent étudier ensemble pendant un mois l’intégration européenne, les problèmes des transports et l’avenir du rail.
Ce n’est pas là une réalisation spectaculaire ! Peut-être, mais elle n’en est pas moins féconde. Ce qui compte pour l’avenir, c’est l’ouverture d’esprit, une transformation de la mentalité. Celui qui une fois a été séduit par l’idée européenne et a vraiment compris que ce n’était pas une utopie mais une nécessité historique, celui-là abordera aussi ses tâches quotidiennes avec un autre état d’esprit.
Et celui-là n’aura pas peur quand il entendra dire que le jour approche où nous voyagerons de façon moderne, par les Chemins de fer fédéraux de l’Europe.
Source : Le Rail, janvier 1972
[1] Ce texte a été rédigé avant le vote d’adhésion à la Chambre des Communes.
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