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De Fleurus à Tamines

Roland Marganne.

mercredi 1er juillet 2026, par Rixke

Une (ré)ouverture de ligne ferrée en Basse-Sambre

Événement ferroviaire en Basse-Sambre : depuis le 10 juin dernier, une vieille et courte ligne charbonnière (quelque 8 km), la « 147 », a été remise en service entre Fleurus et l’entrée de Tamines, tout en étant dotée d’un appendice en site neuf afin de diriger, en direction d’Auvelais, les trains de fret qui la parcourent désormais.

 Un phénix renaissant de ses cendres

Ce genre d’opération est plutôt exceptionnel sur un réseau qui, depuis trop d’années, subit tant de cures d’assainissement et d’austérité. Aussi, cette (re)mise en service mérite-t-elle quelques mots d’explication. C’est en effet le tronçon hors service Fleurus - Tamines de l’ancienne ligne 147 qui joignait Landen à Tamines par Ramillies, Perwez, Gembloux et Sombreffe, qui a été totalement réhabilité, tel un phénix renaissant de ses cendres. Le tracé original a été conservé, sauf à l’arrivée à Tamines : l’assiette quasiment abandonnée a été totalement restaurée. Ballast, traverses et rails ont été complètement remis à neuf, avec un armement pour le trafic lourd des marchandises. La vitesse de référence a été fixée à 90 km/h et les exigences environnementales sur lesquelles les riverains avaient beaucoup insisté ont été respectées. La ligne ainsi conditionnée est à voie unique, mais des dispositions ont été prises pour porter cette ligne à double voie le cas échéant. Elle a été électrifiée en 3000 volts, comme les deux lignes qu’elle relie – la 140 Ottignies - Charleroi en gare de Fleurus et la 130 Charleroi - Namur... côté Auvelais. C’est ici qu’intervient le tronçon en site neuf – quelque cinq cents mètres – aménagé entre l’ancien point d’arrêt de Tamines-Alloux et la sortie de Tamines de la ligne 130 en direction d’Auvelais : partiellement en remblais, il a nécessité notamment le lancement d’un pont sur la Sambre, parallèle à celui qui existait déjà pour les voies de la ligne 130. Car la ligne 147 originelle aboutissait en gare voyageurs de Tamines, ou se raccordait directement à la ligne 150 vers Ermeton-sur-Biert et Warnant.

 Fleurus - Auvelais, maillon du projet « Athus - Meuse »

Expliquer pourquoi ce raccordement en site neuf en direction d’Auvelais a été créé équivaut à exposer les raisons de la remise en service de la ligne 147. La « 147 » nouvelle est en fait un des maillons du vaste projet « Athus - Meuse », une des réalisations majeures de la SNCB en ce début de XXIe siècle : disposer d’un axe marchandises performant afin de relier les ports belges – Zeebruges, Gand et surtout Anvers – au grand-duché de Luxembourg, à l’est de la France, à la Suisse et au nord de l’Italie, tout en évitant l’axe 161-162 Bruxelles - Ottignies - Namur - Jemelle - Arlon surchargé et que la SNCB veut réserver au trafic des voyageurs. Au sud de Namur, l’itinéraire que les trains de marchandises suivront – en traction électrique – dès la fin de 2002, est bien connu : Dinant - Bertrix - Virton - Aubange - courbe de Rodange - grand-duché de Luxembourg. La SNCB met actuellement la dernière main à l’électrification en 25 kV 50 Hz (le courant de tout le monde... dont les avantages en termes financiers et d’exploitation sont bien connus...) de l’artère Athus - Meuse au sud de Dinant.

Travaux d’électrification

Et au nord de Namur ? Après un examen des différentes possibilités, la SNCB a arrêté son choix en octobre 1990. Au départ d’Anvers (où un second accès ferroviaire au port doit être réalisé), les trains de fret emprunteront les lignes passant par Lierre, Aerschot, Louvain, Wavre et Ottignies. Au sud de ce dernier nœud ferroviaire, deux itinéraires « à sens unique » ont été imaginés : dans le sens nord-sud, il faut éviter la sévère rampe de Mont-Saint-Guibert, sur la ligne 161 : les trains de marchandises lourds iront donc par Court-Saint-Étienne, Fleurus, notre ligne reconditionnée, Auvelais et Namur. La ligne 140 est déjà électrifiée de bout en bout, d’Ottignies à Marcinelle depuis 1986. La ligne 147, en pente continue de 16 pour mille à partir de Lambusart, est donc en service depuis le 10 juin 2001 avec son extrémité sud orientée côté Auvelais. La ligne 147 reconditionnée rejoint la ligne 130 après franchissement de la Sambre, ligne à laquelle la SNCB a ajouté une troisième voie jusqu’à la sortie de la gare d’Auvelais. À terme, cette troisième voie devrait être prolongée jusqu’à Ronet.

Travaux d’électrification

Dans le sens sud-nord, et au départ de Namur, les trains de fret quitteront la ligne de Charleroi à la bifurcation de Moustier pour emprunter jusqu’à Gembloux la ligne 144, au profil moins sévère, puisqu’elle remonte le long de l’Orneau.

Ce schéma d’exploitation a fait dire à des cheminots facétieux que la nouvelle ligne 147 serait bien la seule ligne ferroviaire de Belgique « à sens unique ». On verra...

Auvelais, hier

Une chose est certaine : la ligne 147 verra circuler les puissantes locomotives électriques de la série 13 (et leurs homologues 3000 des Chemins de fer luxembourgeois), qui ont été étudiées notamment pour tracter les trains de l’axe « Athus-Meuse ».

 Les trains de fret à long parcours sur la ligne de Fleurus : quand l’histoire repasse les plats...

En rouvrant la ligne 147 pour le trafic de fret à longue distance, la SNCB ne fait que renouer avec une longue tradition, héritée du XIXe siècle et que nous allons rapidement évoquer.

La passerelle d’Auvelais aujourd’hui

Inaugurée le 12 juin 1868, la ligne Fleurus - Tamines faisait partie d’un ensemble de lignes créées par le Chemin de Fer de Tamines à Landen et exploitées par la SA d’Exploitation des Chemins de fer. Mais la section Tamines - Fleurus de ce complexe prit véritablement son essor avec le développement de la sidérurgie dans le bassin de la Chiers et de l’AIzette, aux confins de la Lorraine française, du grand-duché de Luxembourg et de la Gaume. Ces usines firent leur apparition avec la découverte et l’extraction, dans le sous-sol de la région, de la « minette », le minerai de fer lorrain, comme on l’appelait jadis. En l’absence d’un réseau local de canaux et de rivières navigables, l’approvisionnement en coke et l’évacuation des minerais locaux ainsi que des produits finis des usines de la région furent confiés au rail. Ainsi, un important courant quotidien de trains complets chargés de « grosses marchandises » comme on disait à l’époque – des produits métallurgiques finis destinés à la grande exportation – furent-ils mis en ligne depuis ces complexes sidérurgiques vers les gares portuaires d’Anvers-Nord, Anvers-Kiel ou Gand-Maritime notamment. Les usines sidérurgiques de Clabecq recevaient aussi leur minerai par le même itinéraire.

C’est surtout à partir du début du XXe siècle que ces trains, formés à Athus puis ultérieurement à Latour, utilisèrent la ligne « État »dite « Athus-Meuse », par Virton, Bertrix et Gedinne pour aboutir dans la vallée de la Meuse à Dinant, bien vite abandonnée à la bifurcation de Bouvignes... car la ligne Dinant - Namur était la propriété, jusqu’en 1940 du Nord Belge. Pour éviter le paiement de redevances de passage à la compagnie privée, les trains « État »venant de l’Athus-Meuse étaient détournés... par la ligne de la Molignée, Warnant, Ermeton-sur-Biert et Mettet. Au sud de Tamines, un raccordement direct permettait de passer au-dessus de la ligne 130 Namur - Charleroi pour rejoindre la ligne 147, Fleurus et le nord du pays. Le trafic d’équilibre était notamment constitué de trains de coke, originaires de Sluiskil, en Flandre zélandaise, mais surtout de Willebroek, à destination des mêmes usines. Le trafic ferroviaire de transit fut tel que la section Tamines - Fleurus fut portée à double voie après la ligne « Athus-Meuse » au sud de Dinant.

Mais la ligne 147 Tamines - Fleurus connut aussi un gros trafic charbonnier local : plusieurs houillères, spécialisées dans les charbons gras, étaient embranchées sur la ligne. La gare de Lambusart avait été dotée à cet effet de vastes installations : elle était par ailleurs gare de bifurcation avec la ligne 131, créée en 1874, et qui desservait le Vieux Campinaire et Gilly Sart-Culpart.

Ainsi, le charbonnage du Petit-Try à Lambusart évacuait-il ses charbons par chemin de fer vers Marchienne-au-Pont, où ils étaient transbordés sur des péniches qui, le long de la Sambre, passaient vers le Nord de la France. D’autres produits charbonniers, évacués par la ligne 131 Lambusart - Gilly aboutissaient à Seneffe, où ils étaient chargés sur des bateaux amarrés le long du canal de dérivation Charleroi - Bruxelles. Le charbonnage exportait aussi ses produits par chemin de fer, via le port d’Anvers. Le charbonnage de Sainte-Eugénie à Tamines, lui, évacuait ses charbons jusqu’à Farciennes, où il partageait les installations portuaires du charbonnage du Roton, afin de transborder ses produits sur les péniches de la Sambre.

Lambusart/Charbonnage du Petit - Try

On s’en doute... le trafic voyageurs était essentiellement constitué par des trains de main-d’œuvre : venant du Brabant oriental (Landen, Tirlemont ou Perwez via les anciennes lignes ferrées 142 Tirlemont - Ramillies - Namur ou 147 Landen - Ramillies - Gembloux - Fleurus - Tamines), des centaines de mineurs empruntèrent quotidiennement le tronçon Fleurus - Tamines afin de « gagner leur croûte » au fond des puits locaux. Il y avait aussi les nombreux ouvriers occupés dans les verreries et les entreprises de constructions métalliques de la Basse-Sambre. C’était notamment le cas de la remise de Tamines qui fournissait les moyens de traction de la ligne. En 1945, elle disposait de locomotives de type 38 spécialisées pour les trains de marchandises lourds et de type 24 pour les voyageurs (les anciennes locomotives du Nord Belge, baptisées « Revolver », série 51 à 64). La disparition de la concurrence du Nord Belge, après 1945, rendant la ligne Namur - Dinant plus attrayante par son profil aisé, et l’électrification de la ligne du Luxembourg - Namur - Jemelle - Arlon firent disparaître le trafic de transit sur la ligne 147, comme d’ailleurs sur la ligne 150. Certes y eut-il encore des circulations de trains complets de moellons expédiés aux Pays-Bas par les carrières de la vallée de la Meuse dans le cadre du plan « Delta », tant que les gigantesques travaux correspondants s’y déroulèrent. Du côté du trafic local de marchandises, la fermeture progressive des charbonnages dans les années soixante enleva à la ligne la majeure partie de son activité. Vu l’étiolement des trains de main-d’œuvre, le trafic des voyageurs disparut entre Fleurus et Tamines en 1965. Pour le trafic des marchandises, la dernière section exploitée en navette fut Lambusart - Tamines, finalement mise hors service en 1979, pour vingt-deux ans...

 2001 : les trains de fret du XXIe siècle

En 2001, la ligne 147 renoue donc avec une tradition séculaire en livrant à nouveau passage aux trains de fret à long parcours, grâce à la réalisation du projet « Athus-Meuse ».

Une dernière particularité de la nouvelle ligne Tamines - Auvelais réside dans le fait qu’elle est exclusivement réservée aux trains de marchandises.

Au fait, saviez-vous que, lors de l’élaboration des projets d’itinéraire « marchandises » entre Fleurus et Dinant, la SNCB envisagea très sérieusement la remise en service... et l’électrification de la ligne 150 Tamines - Anhée ? Une comparaison chiffrée avec l’itinéraire finalement choisi (par Jemeppe-sur-Sambre, Ronet, Namur et Yvoir) fit apparaître qu’il était plus avantageux d’utiliser au maximum les infrastructures existantes et déjà électrifiées, à condition de poser une troisième voie entre Tamines et Ronet et de spécialiser les voies 1 et 2 en gare de Namur en trafic « fret », en les isolant des quais « voyageurs » par un caisson phonique.

Mais tout cela nous mène bien loin de cette section de 8 km rouverte au trafic des marchandises dans la Basse-Sambre.


Source : Le Rail, juillet 2001