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Pour vous faire une belle jambe
Albert Doppagne.
mercredi 13 mai 2026, par
La jambe, notre premier moyen de locomotion ! Rien d’étonnant donc à ce que la langue recoure fréquemment à l’emploi de ce terme.
Première distinction : avoir de bonnes jambes, c’est-à-dire marcher, courir facilement ou avoir de mauvaises jambes pour signifier le contraire. D’un côté, vous avez desjambesde vingt ans, de l’autre le choix est plus pittoresque, avoir les jambes molles, avoir les jambes en coton, en flanelle, en pâté de foie !
Déjà pointent les notions de faiblesse et de fatigue. Pour avoir trop marché, on en a plein les jambes. À la limite, on exagère un peu en disant je n’ai plus de jambes ou j’ai les jambes coupées !
Pour certains sports, le jeu de jambes est essentiel, pour d’autres il est souvent question d’être en jambes, d’être bien en jambes.
Si l’on envisage la vitesse de la démarche, courir à toutes jambes et prendre ses jambes à son cou offrent des possibilités dont le pittoresque ne peut nous échapper.
Fait curieux : la peur souffle le chaud et le froid ; ou bien elle nous donne des jambes et facilite ainsi notre salut, ou bien elle nous coupe bras et jambes et nous paralyse ! Casser ou couper bras et jambes sont entrés dans la tendance facile à l’exagération.
Que quelqu’un se trouve sur notre chemin, gêne quelque peu notre activité ou simplement nous suive de trop près, il est dans nos jambes ; au pire, celui-là est toujours dans nos jambes ! Cela se dit au figuré : mon frère n’a jamais réussi, il a toujours trouvé quelqu’un dans ses jambes.
L’ennui n’est pas loin : tenir la jambe à quelqu’un c’est le retenir, l’importuner par de vains bavardages. De là l’expression populaire Lâche-moi la jambe ! ou, tout simplement, La jambe ! qui équivaut à « Fiche-moi la paix ! ». Le même langage populaire a forgé le verbe jamber pour « importuner ».
Il y a plus : tirer dans les jambes de quelqu’un c’est lui nuire, le desservir de façon peu loyale.
L’éventail des sens que le mot jambe nous présente est souvent étonnant. Outre l’ennui et la nuisance on note aussi la désinvolture : traiter quelqu’un ou faire quelque chose par-dessus la jambe fait allusion à la négligence, à la légèreté, au manque d’égards. Signalons que, dans le passé, on disait plutôt par-dessous que par-dessus la jambe, ce qui s’explique mieux.
L’esthétique ne perd pas ses droits. Si l’expression avoir une belle jambe n’a pas perdu toute sa signification d’origine (il y a encore des concours pour la plus belle jambe – féminine cela va sans dire), l’allusion la plus courante s’entend dans la réflexion Cela me fera une belle jambe qui veut dire que, malgré les apparences, je n’y gagnerai rien.
Esthétique encore : faire la belle jambe mais, plus souvent chez nous, faire la fine jambe dans le sens de parader, aller faire la fine jambe sur le boulevard.
On parle parfois d’une personne, le plus souvent d’une jeune fille toute en jambes pour évoquer une silhouette où les jambes paraissent particulièrement longues.
En chorégraphie, les ronds de jambe constituent un détail de la danse mais l’expression faire des ronds de jambe en est arrivé à signifier « faire des courbettes, des politesses exagérées » jusqu’à en devenir obséquieux.
Variétés pittoresques : avoir des jambes de coq (mais on dit plus souvent « mollets de coq ») pour des jambes plutôt maigres. Assurément moins gai, mais linguistiquement intéressant, l’itinéraire de jambe de bois : faire jambe de bois, c’est boire pour se donner des forces ou du courage, mais en argot cela signifie aussi quitter le restaurant sans payer !
Faire quelque chose sur une jambe, c’est le faire facilement, sans difficulté mais n’aller que d’une jambe signifie péricliter : cette entreprise ne va plus que d’une jambe.
En Wallonie, on boit souvent (ou on demande) un deuxième verre en disant On ne va pas sur une jambe ! En français populaire s’en aller sur unejambe c’est partir en refusant de prendre (ou de payer) un deuxième verre.
Certains dictionnaires d’argot mentionnent l’expression être vite sur ses jambes pour « comprendre rapidement ».
Des expressions dans lesquelles entre le mot jambe, il y en a trop pour que nous puissions espérer en faire l’inventaire ici. Mentionnons tout de même qu’un remède inefficace, sans effet, fait dire que c’est un emplâtre sur une jambe de bois ! Plier la jambe, en français de Belgique, signifie souvent « s’asseoir ». L’avoir à sa jambe, en région liégeoise, se dit pour « devoir payer, avoir à ses frais une dépense inattendue ou injustifiée » : pas un mot dans son testament, mais les frais d’enterrement je les ai eus à ma jambe !
On pouvait s’en douter, une telle richesse d’emplois divers ne devait pas échapper à certaines connotations grivoises ou érotiques. En voici la preuve. Avoir la jambe légère et lever la jambe se disent pour des femmes de mœurs faciles. Du côté des hommes, des expressions telles que la jambe du milieu, la troisième jambe ou marcher sur trois jambes se passent de commentaires. Les deux pôles se réuniront dans une partie de jambes en l’air !
Une pudibonderie intempestive, témoignage d’un esprit souvent mal tourné, rend suspecte la formule la queue entre les jambes qui n’a d’autre sens que « plein de honte et de confusion » par analogie avec le comportement d’un chien.
Peu de proverbes ; je ne vois à citer que celui-ci : Quand on n’a pas de tête, il faut (avoir) des jambes. Avoir oublié un objet vous oblige à un déplacement pour aller le chercher.
Peu d’allusions à la jambe dans les noms de famille : Gambetta (jambestte en italien) nous permet au moins un exemple.
En revanche, la famille du mot jambe est assez fournie : jambage, jambette, jambelet (par analogie avec « bracelet »), jambier, jambière, jambon, jambonneau ; gambade, gambader, gambette, gambiller. Enjamber, enjambée, enjambement, entrejambe, unijambiste ; ingambe (dont le sens, rappelons-le, correspond à en jambes, bien en jambes « en forme »), à mi-jambe, croc-en-jambe, viole de gambe (ainsi appelée parce qu’elle se tenait entre les jambes) ; sans oublier cet hommage à la source latine pedibus cum jambis !
Mais tout cela n’est rien au regard de la pluie de synonymes que la langue vivante imagine et propose : bâton, béquille, bout (de bois), canne, flûte, fumeron, gigot, guibolle, nougat, patte, pilier, pilon, pinceau, pincette, poteau, quille, le train onze (allusion à l’analogie entre 11 en chiffres et les deux jambes ; à Bruxelles, j’entends toujours dire le tram 11 et non le train 11 ; au traditionnel jeu de loto, le numéro onze s’annonce plaisamment par les deux jambes).
La liste est incomplète : je parie que vous la complétez déjà ! Je me suis limité : on pourra en juger puisque j’ai renoncé à exploiter le Grand Robert qui mentionne, en outre et entre autres, les jambes maigres comme des allumettes, les jambes en queues de sucette, les jambes d’araignée, de faucheux, la jambe héronnière, et qui nous apprend aussi que les marins recourent à une sorte de nœud qu’ils nomment jambe de chien !
Source : Le Rail, mai 2001
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