Accueil > Le Rail > Chronique du langage > Comment Eugène doit aimer Madeleine
Comment Eugène doit aimer Madeleine
Albert Doppagne.
mercredi 18 mars 2026, par
Pour vous mettre au parfum !
Nous commencerons par des banalités, des faits bien connus, des portes ouvertes que nous ne devrons pas enfoncer ! Il s’agira, disons-le d’entrée de jeu, de phonétique, exactement de voyelles, plus exactement de voyelles nasales qui se « dénasalisent ».
Première question à laquelle l’école primaire ne répond pas souvent : qu’est-ce donc qu’une voyelle nasale ?
Tout commence bien, la réponse est simple. À côté des voyelles auxquelles nous sommes habitués depuis l’enfance (a, e, i, o, u, rappelez-vous le ba be bi bo bu !) et nous avons sans doute complété la liste par « ou » (comme dans spirou, août, baby-boom et Mobutu), il y en a quatre autres que l’on appelle « nasale » et qui sont groupées de façon pittoresque et sympathique dans une formule facile à retenir : un bon vin blanc.
ON correspond à la voyelle 0 nasalisée ; AN, que l’on écrit aussi EN, est la nasalisation du A ; ce que nous écrivons IN (mais parfois aussi AIN, comme dans pain ; parfois EIN comme dans rein et sein ; parfois encore EN comme dans benzine, chien ou appendicite) provient de la nasalisation de « è ».
La voyelle qui termine les mots chacun, aucun, Verdun, parfum ou emprunt n’est pas, comme l’écriture pourrait le laisser croire, la nasale de U mais de la voyelle que nous entendons dans sœur, malheur, peur et beurre.
Un grand pas en avant
Lorsqu’un nom ou un adjectif dont la forme écrite se termine par une de ces voyelles nasales que l’on prononce dans un bon vin blanc, le féminin, s’il existe, se prononce non plus avec la nasale mais la voyelle correspondante non nasale ou celle que l’écriture a choisie (dans le cas de IN et de UN). L’énoncé d’une règle a toujours quelque chose de rébarbatif ; les exemples sont plus parlants :
- Bon (nasale ON prononcée) fait bonne et la nasale a disparu au profit de 0.
- Musulman fait musulmane selon le même principe.
- Divin fait divine et commun fait commune en s’inspirant de l’orthographe du masculin.
Le procédé est régulier et, je le pense, sans exception. En voici l’illustration :
Espion espionne, mignon mignonne, cochon cochonne, wallon wallonne...
Musulman musulmane, roman romane, paysan paysanne, Jean Jeanne, paon paonne...
Divin divine, dauphin dauphine, fin fine, gamin gamine, coquin coquine...
Ancien ancienne, chien chienne, chrétien chrétienne, citoyen citoyenne...
Aucun aucune, un une, brun brune, importun importune, opportun opportune...
Peau de banane... pour trop de belges !
Pour les Français, aucun problème pour prononcer correctement le féminin de Germain ou de serein : ils dénasalisent et articulent comme il convient « Germain(e) » et « serein(e) » tout à fait comme s’ils prononçaient germait et serait. Passant au féminin, il faut dire adieu à Germain ou à Seraing ! Beaucoup de Belges, hélas, ne le font pas et s’obstinent à prononcer IN au féminin comme au masculin. Cette grave erreur de prononciation s’étend, elle ne se limite pas aux syllabes finales. On entend prononcer traîneau comme s’il s’agissait d’un train. La première syllabe du mot doit être « trai » (prononcé comme très) et non « train ». Le défaut s’étend aux finales en -ène : gène, Eugène, Hélène..., aux finales en -aime et -ème ou ême : je t’aime, théorème, moi-même...
Aux mots qui présentent un des groupes AIGN ou EIGN : peigne et peignoir ne doivent pas commencer par pain mais par paix ; baignoire par « bai » comme baiser et non, malgré la tentation et une certaine logique, par bain ! Plus grave peut-être encore : la voyelle nasale UN apparaît fautivement dans la prononciation de jeune et jeunesse.
Rappelons que le jeûne doit se prononcer avec une voyelle que nous entendons dans jeu, mais que déjeuner contient la syllabe je comme dans je chante et non plus comme dans jeu, encore moins comme dans la jungle !
Comble de désordre : j’entends parfois des personnes qui disent « moi-mun-me » au lieu de moi-même ! La confusion actuelle (même et surtout chez les Français, cette fois) entre IN et UN a provoqué cette horrible succession d’anomalies : même, d’abord prononcée tort « min-me » est devenu « mun-me » !
Un remède ?
Professeur de français, j’ai dû lutter contre cette nasalisation coupable. Des élèves, des collègues même, m’avouaient ne pas entendre de différence entre « je t’in-me » et je t’aime, entre Germaine et « Germain-ne ». J’ai toujours eu peine à les croire. D’autres prétendaient qu’ils leur étaient impossible de dire autrement que « romain-ne » pour romaine ou « Made-lein-ne » pour Madeleine. Plus ahurissant encore : une dame m’a affirmé qu’elle entendait bien la différence entre IN et « è » mais qu’elle n’oserait jamais dire autrement que « semain-ne prochain-ne » parce qu’elle était « certain-ne » qu’on se moquerait d’elle si elle se mettait à imiter les Français ! Elle trouvait cela affecté et prétentieux ! Où allons-nous ?
Je propose un remède.
Le mot peine, si souvent défiguré en « pain-ne », se trouve correctement articulé (à notre insu) quand nous disons, par exemple la « paix n’est pas signée ». Nous disons bien, sans pause ou sans arrêt, les trois mots « paix n’est » ; sans le savoir, sans nous en rendre compte, nous avons bien dit « paix n’... » ce qui correspond exactement à la bonne prononciation du mot peine !
Laine : à prononcer « lè-ne » et non « Iain-ne ». Dites tout simplement : « ce lait n’est pas bon » et vous aurez prononcé laine comme il convient !
Impossible ? Prétentieux ? Allons donc ! De qui vous moquez-vous ?
Source : Le Rail, mars 2001
Rixke Rail’s Archives