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Le train avant « nos trains »
Albert Doppagne.
mercredi 11 février 2026, par
On a parlé de train dès le XIIe siècle (vers 1160), donc plus de six cents ans avant que ne soient mis sur rails la locomotive et l’ensemble des voitures. Train ne fut d’ailleurs pas leur première appellation : on a parlé d’abord de convoi et de remorqueur. La rue du Remorqueur dans le quartier Léopold en perpétue le souvenir. L’histoire de la langue française (notamment avec le monumental Trésor de la langue française et le récent Dictionnaire historique du français, d’Alain Rey) nous permet de suivre tous les sens qu’a pris le mot train avant celui que lui donnent cheminots et voyageurs. De toute évidence, train vient du verbe traîner et s’employa d’abord pour désigner une file de choses traînées ou entraînées, mais aussi une file d’animaux qui se suivent. L’allusion à des personnes qui les accompagnent n’apparaît, dans les textes que nous possédons, qu’à partir de 1240. À la fin du XVe siècle, le sens s’est sérieusement étoffé et train se dit pour l’ensemble des domestiques, chevaux et voitures qui accompagnent une personne : faut-il préciser qu’il s’agissait de personnes importantes ? Si importantes que les dépenses pouvaient même être comprises dans la notion de train. De là naissent des expressions : train de maison et mener grand train. Qui ne se souvient de cette chanson qui évoquait les rois mages : « De bon matin, j’ai rencontré le train de trois grands rois qui partaient en voyage » ? Au XVIIe siècle, on parle de trains pour des files de véhicules et, notamment, de bateaux. À cette époque apparut aussi la locution en train : mettre un travail en train ; c’est dans la technique de l’imprimerie que l’on note pour la première fois l’expression mise en train (1636). En train donne naissance à la locution en train de, dans laquelle le sens premier de train s’estompe singulièrement. Le XVIIe siècle voit aussi la naissance d’un sens nouveau. En 1671, dans l’expression aller son train, le mot a le sens d’allure, sens qui ne deviendra courant qu’à partir du XVIIIe siècle. Il s’agit d’une véritable nouveauté : on parle en effet du train d’un cheval, du train d’un véhicule, d’un coureur ou, simplement, d’un marcheur. Datent de cette époque les expressions aller bon train, à fond de train, un train d’enfer. Au XIXe siècle, le sport exploitera cette image ; en 1855, on parle de train pour allure dans une course de chevaux, plus tard, ce sera pour les courses cyclistes ; le train du peloton de tête nous est toujours familier. Train en arrive ainsi à désigner la manière d’aller : aller bon train est attesté dès 1671 mais du train où vont les choses n’apparaît que cent ans plus tard. Suivre le train ne concerne plus uniquement l’allure d’une personne, mais celle d’une collectivité, souvent même celle d’une activité. Parfois, l’expression peut se faire imagée, voire ironique : aller un train de sénateur. Mais revenons à la notion primitive, celle de ce qui est traîné, de ce qui traîne. Celle-ci n’a jamais disparu, l’étymologie est restée présente dans certaines façons de comprendre les mots. Au XVe siècle déjà, on distinguait un train avant d’un train arrière ; au XIXe siècle on voit se vulgariser avant-train et arrière-train à un point tel que le mot train, sans déterminatif, s’est mis, dans le peuple, à désigner le derrière ! Botter le train à quelqu’un, c’est le faire avancer à coups de pied dans le derrière ; filer le train à quelqu’un, c’est le suivre de près, c’est lui coller au train ! Se manier le train (déformé souvent en se magner le train), c’est se dépêcher. Tout ceci, bien entendu, dans une langue populaire ou familière ! Pour notre époque, il est intéressant de noter dans quelle mesure le train des chemins de fer est entré dans la composition d’expressions figurées, voire de proverbes. En voici un relevé rapide. Mettre ou remettre le train sur les rails, c’est mettre ou remettre une entreprise sur la bonne voie. Manquer le train se dit pour laisser échapper une occasion favorable. Monter dans le train en marche ou prendre le train en marche, c’est s’associer sur le tard à une action déjà en cours. Avoir l’air d’une vache qui regarde passer les trains fait allusion à un air ahuri, à tout le moins indifférent. Prendre le train onze se dit encore parfois pour aller à pied. Il y a un demi-siècle, à Bruxelles, on parlait de prendre le tram onze. Onze, en chiffres, évoque les deux jambes ! Plus récente, cette expression qui devient proverbiale, qui nous met en garde en affirmant qu’un train peut en cacher un autre, c’est-à-dire qu’une réalité peut en masquer une autre, peut-être dangereuse. Terminons par deux traits que je crois belges. Le proverbe Qui trop embrasse mal étreint était, est peut-être encore, plaisamment parodié en Qui trop embrasse manque le train ! Allusion aux baisers d’adieu souvent prolongés avant l’embarquement ! Descendre du train en marche faisait allusion à certaine interruption antérieure à la découverte de la « pilule » !
Source : Le Rail, février 2001
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