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Tourisme ferroviaire à la belle époque

P. Vankeer

samedi 25 octobre 2025, par Rixke

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Notre époque a la prétention d’inaugurer la civilisation des loisirs. Nous assistons à une révolution profonde dans l’histoire des faits et des idées, une révolution qui s’ajoute à toutes celles que l’histoire a pu observer depuis la grande cassure du XVe siècle, qui a séparé le monde du Moyen Age de celui de la Renaissance.

Et parmi les loisirs, l’un de ceux qui séduisent le plus l’être humain, c’est le voyage. Historiquement parlant, il est légitime d’avancer que la pratique courante des voyages est née avec l’invention du chemin de fer. Jusque-là, les modes de transport étaient chers, lents et peu confortables. La grande majorité des êtres humains vivaient et mouraient sans avoir dépassé les limites de l’horizon qui les avait vus naître. Avec le chemin de fer cette situation va changer. On voyagera de plus en plus, pour son travail ou par simple curiosité. L’exemple le plus extrême n’est-il pas Phileas Fogg qui, pour un simple pari, décide subitement de faire le tour du monde ? Personnage de roman sans doute, mais les personnages de Jules Verne sont fort représentatifs de leur époque.

A la fin du XIXe siècle, le chemin de fer est le mode de transport terrestre par excellence. Nous pouvons nous en rendre compte à la lecture d’un livre désuet mais attachant, « Le Voyageur en Belgique », paru chez Lebègue à Bruxelles en 1895 sous une plume anonyme (« par un touriste »).

Quévy

Le « touriste » qui écrit ce récit et nous emmène en sa compagnie arrive bien entendu à la frontière belge par le train. Quévy ! « Comme dans tous les postes de douane, seuls sont obligés de descendre les voyageurs qui ont des bagages enregistrés, les autres peuvent rester dans les voitures où les douaniers viennent visiter les petits bagages ».

Bientôt, le train est reparti et parcourt la Belgique dont notre guide vante la prospérité. Il ajoute d’ailleurs :

« Une des causes de cette prospérité est dans la modération des tarifs, descendant jusqu’aux plus vils prix pour les engrais et certaines matières premières, de son admirable réseau de chemin de fer. Et cependant les chemins de fer belges sont une telle source de bénéfices qu’ils permettent à l’administration d’améliorer les conditions de vie du personnel et de remplir en même temps les caisses de l’Etat. Il est vrai que, fait unique dans les pays parlementaires, le remarquable administrateur qui depuis douze ans est à leur tête a fait de ce patriotique devoir l’œuvre de sa vie entière. »

Après ce dithyrambe sur notre réseau et ses dirigeants, nous voici arrivés à Bruxelles qui, selon notre auteur, « pour le monde des intellectuels est devenue une véritable succursale de Paris ! » La capitale compte alors 200 000 habitants, 500 000 avec les communes de l’agglomération.

Bruxelles-Midi

Mais le folklore et les manifestations de la vie populaire ne sont pas morts avec le progrès intellectuel et matériel. Il faut « voir Bruxelles un jour de kermesse quoique ces antiques liesses aient toujours été en déclinant ».

Les moyens de transport – omnibus, tramways à chevaux – ne manquent pas et on annonce même que « la ligne de tramways partant de l’impasse (près du Parc) vers Etterbeek-sera à traction électrique souterraine ! »

Boitsfort

Si les innombrables Anglais désireux de se rendre à Waterloo utilisent les « mail-coaches », sorte de grosses diligences, par contre, pour aller déguster un verre de lambic dans les guinguettes de Boitsfort, on prend le tramway à vapeur partant d’Ixelles tous les quarts d’heure. A l’époque, Boitsfort c’est le bout du monde et aussi le début de la forêt de Soignes, but d’excursion classique des Bruxellois. L’indicateur nous renseigne d’ailleurs de très nombreux trains (le dimanche en été surtout) desservant Boitsfort, Groenendael et une petite halte entre les deux, « Forêt de Soignes » (aujourd’hui disparue).

Autour de Bruxelles, « Schaerbeek, Jette, Evere, Laeken, Vleurgat, sont le jardin nourricier de l’agglomération. La terre, spongieuse et bien fécondée par une culture intense et nourrie d’engrais puissants, est en constant travail pour charrier aux citadins une nutrition plantureuse. C’est le royaume du légume, de la bête... A mesure qu’on s’éloigne, c’est un déroulement de gras pâturages ». Et l’auteur, qui a certainement lu Zola, ajoute : « où la chair animale constamment s’élabore pour les voracités d’une capitale gourmande ».

 Anvers

De Bruxelles, notre cicérone nous invite à l’accompagner à Anvers. C’est pratiquement à côté de la porte, précise-t-il. Et de fait, la ligne 25 est déjà l’une des plus fréquentées du réseau : plus de 15 trains directs par jour, dont l’un accomplit le trajet dans le temps record de 47 minutes. Un bolide, quoi ! Détail à noter, la gare principale (à peu près à l’emplacement actuel près du zoo) est dénommée Anvers Est ; la prestigieuse gare centrale aux allures de cathédrale gothique ne sera achevée qu’en 1905.

Après nous avoir décrit l’activité du port et les richesses artistiques des églises et musées, notre guide nous lance un coup d’œil en coulisse pour signaler l’existence « d’un tas de »musicos« , de bals, de tavernes, de bars, de guinguettes et de caves à plaisirs aux décors rudimentaires ou excessifs et agrémentés de jeunes personnes outrageusement décolletées ». Il ajoute même que « certains de ces »musicos« à matelots... sont des plus curieux à visiter ».

 L’appel de la mer

Pour se rendre au littoral à bon marché, rien de tel que les trains de plaisir, accessibles à prix très réduits. De Bruxelles, il en coûte 4,40 F pour un aller-retour le dimanche en été. Pour ce prix-là, qui ne voudrait pas contempler « les dunes d’une beauté mélancolique et sauvage où pendant des heures, dans une mer de bruyères et de fleurs odorantes, on ne rencontre que de rudes pêcheurs et des ânes courbant leur maigre échine ». Mais à côté de la solitude des dunes, la vie mondaine est fort animée au littoral, surtout à Ostende, où, affirme notre guide, « les élégantes changent de toilette quatre fois par jour » et où l’on peut voir « des groupes riants de jeunes femmes et de jeunes filles, renversées en des poses languissantes à l’ombre des grands parasols ».

Ostende

En allant de Bruxelles à la mer, on avait la surprise de faire marche arrière à Gand. Il faut dire qu’en ce temps-là, la gare principale de la cité d’Artevelde était Gand Sud, gare de rebroussement située près du centre de la ville. Gand St-Pierre n’était encore qu’une petite station de passage desservie par quelques internationaux pressés de « faire la malle » à Ostende.

Gand Sud

 Dans le sud

L’autre grande célébrité de la Belgique, c’est la visite des grottes de Han. Pour y aller, on prend le train jusqu’à Jemelle. Mais notre mentor conseille de se tenir sur ses gardes car « certains courtiers montent dans le train à Marloie et, sous un prétexte quelconque, lient conversation avec la proie qu’ils convoitent. Terrible engeance dont on se débarrasse bien difficilement. Si les voyageurs sortent de la gare de Jemelle, ils sont en saison assaillis par les courtiers d’hôtels qui leur font les offres les plus séduisantes, voitures gratuites jusqu’aux grottes, etc. »

Notre livre abonde encore en notes pittoresques et intéressantes sur la géographie ferroviaire et les populations. Détachons-en ces deux extraits :

Ans : « II y a peu d’années encore, le train descendait à la gare de Liège Guillemins ou en remontait à l’aide d’un câble ; on emploie aujourd’hui des wagons-freins spéciaux que l’on prend à Ans »

Gare de Courcelles Motte : « connue jusqu’à ces derniers temps sous le nom de Gosselies Courcelles. Cette gare desservait la ville de Gosselies, à 2 km 500, dont les habitants à l’époque de la construction de la ligne avaient fait des démarches pour que la voie ferrée fût éloignée de la ville ! Il suffit de jeter un coup d’œil sur la carte des chemins de fer du bassin de Charleroi pour voir combien les temps ont changé. »

Courcelles Motte

Oui, les temps avaient bien changé, et ils ont encore bien plus changé depuis. Mais avec des moyens nouveaux et dans des circonstances nouvelles, le chemin de fer reste un des plus prestigieux instruments du tourisme national et international.


(Illustrations : coll. Pastiels)

Source : Le rail, août 1971