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Un écrivain cheminot oublié : James Vandrunen
samedi 20 septembre 2025, par
- Un écrivain, p1
- Un observateur, p1
- Les ombres du tableau, p1
- Le chemin de fer, p2
- Un cheminot, p2
- M. Profil-en-travers, p2
Le lundi 27 octobre 1879, un homme de 26 ans, qui, l’année précédente, avait obtenu son diplôme d’ingénieur à l’Université libre de Bruxelles, prend le train sur les bords de la Sambre ; il découvre les gares toutes neuves (Franières, Moustier, Fosses, Saint-Gérard) qui viennent d’être érigées sur le premier tracé des « rainures où l’on fait galoper des marmites » de Tamines à Mettet. « Un coup de sifflet. Nous revoici secoués au passage des aiguilles, sautillant sur les billes, renversés aux courbes mal raccordées et subissant ces abominables combinaisons de galop, de lacet, de roulis et de tangage, douloureusement accentuées par des ressorts d’un caractère trop peu souple. Cet exercice – qui semble vouloir rincer les vagons (sic) avec des voyageurs – empêche toute lecture, met les vitres dans un branle assourdissant et constitue un des perfectionnements du matériel roulant de nos chemins de fer secondaires. »
Ce natif du Havre, issu de père anversois et de mère française, a tout juste eu le temps d’emporter à la diable ses effets et ses instruments de travail : trois jours plus tôt, il avait reçu, « comme une cheminée sur la tête », « une grande mâtine de lettre » l’envoyant « au fond du pays wallon pour faire les études d’un embranchement de la ligne de Tamines à la Meuse. »
Dans ce morceau de pays qu’il doit « balafrer d’un chemin de fer », il va demeurer sept longs mois.
James Vandrunen ne se contentera pas de « faire les études du chemin de fer qui doit raccorder le tronçon de Tamines au réseau du Grand Central », il observera avec sympathie la région et les gens, il partagera les joies et les peines des campagnards, il notera ses découvertes et les sentiments que lui inspirent les saisons.
Un écrivain
Son séjour à Mettet nous a valu une œuvre, parue en 1903, que l’Académie, en 1935, jugea digne d’être rééditée [1] en espérant « mettre en lumière un talent probe et subtil qui fut peut-être desservi par une trop grande modestie. »
A part quelques expressions techniques et le sous-titre qu’il donne à son livre (« Carnet de nivellement et de croquis - Terrain et campagnards - Coupes et vues wallonnes - Profils de routes et de gens »), rien dans le style ne rappelle l’ingénieur. On découvre un humaniste discret, qui cite à propos Shakespeare et Rabelais, un observateur rempli de bienveillance humaine et un écrivain qui manie la langue avec élégance et une grande richesse de vocabulaire.
Ce styliste a des trouvailles ; en voici quelques-unes : « de petits ruisseaux remplissent avec conscience leurs fonctions de balayeurs du paysage : ils emportent les feuilles tombées... » « Ce chemin est long comme le psaume 119... » « Le lit est aussi court qu’une reconnaissance éternelle... » « La nuit est aussi effarante et le calme si déroutant que les sensations se brouillent : on voit le silence. » « Cet irrésolu veut être poussé, entraîné à l’action, comme ces champagnes bon marché qui ne sautent qu’avec un tire-bouchon. » « II aime son prochain comme s’il avait inspiré l’Evangile ». « Mais quand la lune, grimaçante et curieuse, juchée sur un amoncellement de nuages, au milieu d’un ciel damassé, prend l’air comme nous et fixe par ici ses doux regards d’argent, le tableau change, se découpe, s’illumine blanchement. La léthargie du village a un sourire maigre ; cette mort s’éclaire d’une joie froide. »
Excellent grammairien, il ne craint pas de faire une exception aux règles de l’époque : en relatant le boniment d’un vendeur d’une drogue miracle, il ose, pendant de nombreuses lignes, supprimer toute ponctuation.
La précision et la qualité du style s’unissent souvent avec bonheur, par exemple dans l’art de tourner une définition : « Le long des chemins, passent les femmes qui ont été prendre de l’eau. Elles portent leurs cruches et leurs seaux pendus par de longues chaînettes au goria. Le goria, c’est, en patois, ce joug, espèce de portant en bois qui prend le cou, emboîte les épaules et se charge de fardeaux suspendus aux extrémités. »
James Vandrunen laisse presque toujours le lecteur extraire la leçon de ce qu’il raconte ; il lui arrive pourtant de tirer l’une ou l’autre moralité : « Mais les fables sont de jolies leçons, mises en vers pour le plus grand ennui des enfants, et que les hommes, quand ils les entendent – parce qu’ils ne les lisent jamais – croient toujours adressées à leur voisin. »
Un observateur
Les amateurs de folklore et les sociologues trouveront dans « En pays wallon », brossés de main de maître, bon nombre de tableautins sur la vie quotidienne des villageois : la façon de faire le beurre après que la fermière a trempé deux doigts dans le bénitier et dévotement aspergé le linge d’eau sainte ; les fêtes et les ducasses, les mets des grands jours et la tarte « patronne des jubilantes indigestions, communion de Wallonie, paveuse d’estomacs, reine des belles tablées, triomphal produit des fours wallons ! » ; les galettes de bon-an « dont il est tout à fait poli de se rendre malade » ; les jeux de cartes, et notamment celui-là au cours duquel « à certains coups, le gagnant a le droit de faire, du côté de son adversaire, un ornement supplémentaire et moqueur qui porte un nom rabelaisien – mais qui n’est point pour effaroucher les commères jeunes ou mûres » ; le carnaval avec ses déguisements et ce costume traditionnel dont le succès est toujours piquant : un revêtement de branches de houx que l’on promène en frôlant les passants ; les pèlerinages qui mélangent si drôlement les soutanes et les tuniques, les oraisons et les garde-à-vous, les distributions d’indulgences et les jurons de caporaux« ; les soirées dramatiques et musicales où, par décence tout à coup retrouvée, les rôles de femmes sont joués par des hommes, dans un décor toujours invariable ; les ventes aux enchères de bestiaux au cours desquelles »discussions et marchandages finissent devant une bouteille de bourgogne qui tranche le différend« ; le jeu de balle, passe-temps de l’après-midi du dimanche d’été ; la plantation de mai, où »s’emmanchent ces romans des cœurs champêtres, ces solides passions qui se traînent au crépuscule le long des talus"...
Le jeune James a des regards tendres pour les Wallonnes de son âge ; il croyait trouver « de grosses dondons qui sentent la pommade et poussent de larges rires nigauds », il découvre de « belles joues sanguines sur lesquelles l’été flambe encore », des demoiselles « qui, sans broncher, reçoivent le choc des gaillardises et des lardons poivrés », et qui « décochent de vertes ripostes et des brocards solides ». Il remarque surtout Marcelline, la laborieuse Marcelline, qui a toujours un mot affectueux et rieur pour rassurer ses vieux ; Marcelline à qui un terrassier, parti chercher du travail en France, a fait d’honnêtes promesses ; Marcelline que le bonheur illumine quand elle reçoit une lettre et qui se met à pétrir, blanchie de farine, un peu grise d’amour, « à faire rêver bien d’autres qu’un beau gars de terrassier »...
Quant aux hommes que James Vandrunen fréquente, ce sont pour la plupart de joyeux compères, grands causeurs et gros mangeurs. Josué, le gras garçon de ferme « avec une énergique manœuvre de mâchoires, dans un véritable bruit d’engrenages, attaque et mord ses cinquante centimètres de pain revêtu d’un morceau de viande ». Le boucher file « accroupi dans sa voiturette, emporté au grand trot de ses deux chiens brillants de sueur, la langue pendante. » Le Maïeur « écoute en prenant l’air fatigué d’une personne dont les idées, écrasées de labeur, hésitent devant un nouvel effort de compréhension. » Le garde champêtre voudrait que le chemin de fer passe à l’endroit même où la procession de sainte Rolande rencontre celle de saint Oger, parce que c’est là que sa femme et lui, comme les deux saints, s’étaient donné rendez-vous. Le médecin, depuis qu’il est installé, n’a plus rien lu sur l’art de guérir, se laisse entourer d’attentions et donne, en tâtant le pouls, des avis sur les placements d’argent ou la construction d’une ferme. Le vieil oncle de Marcelline rêve de devenir garde-barrière.
Tous ces gens parlent un patois dont James Vandrunen apprécie les termes picrates, « à faire éclater un flacon de sels ». Même « une jeune personne qui, en français, prend certaines précautions, laisse échapper, sitôt qu’elle reprend son patois, des termes vifs qui ne lui écorchent pas du tout les lèvres. » Au demeurant, ces audacieuses, aux yeux profonds et brillants, s’éjouissent bravement de la gaillardise avant de songer à s’en offusquer.
Le patois exprime le caractère social et hospitalier du Wallon, son enjouement bruyant, son imagination éveillée. A ce propos, James Vandrunen se livre à une comparaison avec le Flamand tranquille et réfléchi. Pour notre auteur, « les deux races ne sympathisent pas, leur attachement est administratif, pour la forme et par raison politique. » Mais la sympathie qu’il a reçue et celle qu’il accorde ne démentent-elles pas son jugement ?
Toujours à propos du langage des Wallons, James Vandrunen se livre à des considérations détaillées, à quelques généralisations hâtives aussi, mais il n’oublie pas de noter par deux fois cette merveille populaire : quand on rencontre un Inconnu, on le salue d’un cordial « Bonjour, l’homme » Cette adresse à l’humanité de chacun n’est-ce pas la plus noble caractéristique du pays wallon ?
Les gens de Wallonie sont mangeurs goulus et buveurs héroïques. « Avant tout, hâbleurs très fumistes, grands inventeurs de sornettes et d’attrapes, les gens de Wallonie – qui bêtisent ingénieusement, qui adorent se berner, se »dindonner« et jouter à coups d’imagination joyeuse – se complaisent devant les tables chargées. Ils s’épanouissent dans le fumet de la mangeaille et le parfum du bourgogne. Ils opèrent à belles fourchetées et ils engloutissent des gâteaux en pâtons – ces bons vivants rougeauds, entonnoirs impavides, effrayants sécheurs de pintes, en leurs wallonantes goguettes. D’aplomb, toujours, ils persistent pour les vastes godailles, galimafrées et gouliafrées, les regoulas et les empiffrantes ventrées... Et les propos de ces soiffeurs royalement heureux en cognant leur verre, ont, par cette puissance d’estomac, une gaillardise sans vergogne. »
En compagnie de ces truculents « qui regardent comme un phénomène un individu qui refuse une chope », James Vandrunen a pris goût à l’atmosphère des cabarets. « Le cabaret... Un mot vaste et appelant.. C’est la chapelle toujours en fête où trônent le plaisir et le repos. Dans tout le pays, sur trois portes, une, au moins, montre, clouée au-dessus du linteau, la branche de houx séché ou de genévrier roussi qui dit au passant : Ici on verse à boire et on bavarde. » C’est là, que le corps éreinté et l’esprit lourd, le misérable – qui peine laborieusement de longues et rudes journées« , fuit son »dénûment et ses pensées de haine« et »se verse de la consolation."
Les ombres du tableau
Bien qu’il fasse un éloge complaisant de cet endroit où la vie d’un village se résume, il est bien forcé de noter aussi les suites des soûleries : « A la fin des fins, remplis jusqu’à la gorge, submergés, ils se trouvent dans une stupéfaction bête, l’esprit ni grisé ni excité, mais inondé vif ; ils ne pensent aucune folie ; ils sentent leur pensée immobile, stagnante et muette. Ils ne recherchent pas cette note follette que pointe dans le cerveau une légère ivresse spiritueuse ; ils ne veulent pas cet excitant d’imagination, cette féerie pensante, cet emballement, avec un petit goût d’infini, que donne l’alcool. Ils se font brutalement ignobles... »
James Vandrunen n’apprécie pas tellement la « persécution acharnée contre les soiffards », « manie d’origine anglicane et évangélique ». On ferait mieux, dit-il, de s’attaquer aux coupables « qu’il serait juste de frapper ferme. Ce sont ces noirs industriels, distillateurs diaboliques, qui composent des breuvages sans nom et qui, à vil prix, approvisionnent l’universalité des petits cabarets de liqueurs effroyablement frelatées et de compositions chimiques empoisonnées. Un esprit de lucre odieux verse au peuple des acides poivrés en guise de genièvre et une eau-de-vie qui est plutôt de l’eau-forte. Voilà où il faut batailler ; tuer les mauvais alchimistes et les empoisonneurs patentés osant vendre un tord-boyau qui emporte le gosier, corrode l’estomac, brûle te corps et affole la tête. Que l’on empêche cette intoxication à bon marché. »
Tout n’est pas rose en cette époque, même au village, surtout les soirs de cafard : « Le village, c’est l’absolu silence d’idées, une vie réduite et tassée dans l’accablante monotonie, des journées amoindries dans la régularité, un estropiement de la volonté. Le soir, devant l’éternel et odieux verre de bière, sous une acariâtre lampe, la tête dans la main, le regard inactif dans les dessins du sable sur le carrelage, on songe au mouvement et aux lumières de là-bas, on songe que des foules vivent du travail ou du plaisir, on songe que des sages, dans le confort d’un cabinet d’étude, dépensent les heures avec un bon livre... Et puis, repoussé par une sotte plaisanterie ou une bourrade, dans ce vide exaspérant, on les hait, on exècre ces lourdauds qui, eux-mêmes, pour s’injurier, se traitent de paysan. Et on va se coucher, plus misanthrope qu’un cheval de fiacre. »
Les campagnards s’esbaudissent le plus qu’ils peuvent, mais il est des jours où la fatigue et la misère crèvent les yeux [2].
Après une journée éreintante, « les filles, restées des heures dans la boue et dans la neige fondante, rentrent grelottantes, claquants des dents. Elles s’asseyent empressées autour du feu avant d’allumer le quinquet – et elles se chauffent pendant que le café passe dans le pot de terre vernie. »
II naît beaucoup d’enfants ; hélas ! un grand nombre meurent en bas âge. « L’air est d’un gris de deuil – et les cloches, lentement, gravement, tintent »à mort « . Une émotion vraie, compatissante et humblement peureuse. Des gens, en passant, se mettent les mains devant le visage pour ne pas voir le vacillement sinistre d’une chandelle qui brûle, près d’un crucifix, à la fenêtre que l’on sait, derrière un rideau. On parle de la mère. Des femmes se retournent et portent leur tablier à leurs yeux. Avec angoisse, on demande qui osera veiller ? Ces rustres, à la peau tannée, aux larges épaules, ces bougres qui écraseraient un bandit sans éprouver un battement plus rapide dans la poitrine, ces colosses s’effondrent devant un enfant sans vie dans un lit blanc... »
Si l’injustice sociale ne crie pas vengeance au ciel comme dans les villes, elle éclate néanmoins dans les campagnes le jour du tirage au sort. « On finit par connaître les numéros de tous. De vieux parents perdent un fils ; des gaillards un peu faibles de tête reviendront mauvais sujets ; un autre, indispensable aux champs et à la ferme, doit partir, et les frappés s’indignent de voir ravir ainsi de belles et solides années. »
Et chaque semaine voit revenir le défilé des pauvres. « Le vendredi leur appartient. Dès le grand matin, de tous les hameaux d’alentour, arrivent, tremblants, ords et haillonneux, clopin-clopant, boitillant, claquant des dents, des vieilles maigries et ridées appuyant leur main sèche sur un bâton, des enfants abêtis, les yeux vides et les cheveux sales, des filles estropiées allant pieds nus et dont les robes en lambeaux montrent des chairs bleuies, des vieux longs et cassés, à barbe sauvage, à mine d’ermite, des infirmes aux faces horribles de croûtes et de dartres... Ce sont les mendiants, les souffreteux, les meurt-de-faim, toute l’indigence du canton. »
Décidément, non, tout n’est pas rose à la « Belle Epoque... »
Source : Le rail, mai 1971
[1] « En pays wallon », H. Vaillant-Carmanne S.A., Imprimeur de l’Académie, Liège. Ce n’était pas sa première œuvre éditée. « Elles » date de 1886 ; « L’acier dans la construction », de 1889 ; « A l’Aventure », de 1889-1890 (trois volumes de carnets de route : Rhin, Bosphore, Manche, Adriatique) ; « Flemm-Oso », de 1899 ; « En pays wallon » parut alors que l’auteur était devenu recteur de l’Université de Bruxelles (1901-1903), où il professa à la faculté de polytechnique. James Vandrunen publia encore « Heures africaines », « Quillebœuf » et une étude sur « Adolphe Quettelet » ; il fut longtemps le critique littéraire et théâtral de « L’Indépendance belge ». Il mourut en 1932.
[2] James Vandrunen ne dit pas combien d’heures par semaine travaillaient les enfants, les femmes et les hommes. En 1894, on annonçait avec fierté que les prestations journalières des gardes avaient pu être ramenées à 13 h ! Il ne dit rien non plus du fléau des accidents du travail : 77 cheminots furent tués cette année-là.
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