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« Et j’entends siffler le train »
P. Pastiels.
mardi 17 juin 2025, par
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Voici déjà de nombreux jours que nous voyageons ensemble ; l’infrastructure de notre réseau ferré nous confie peu à peu ses secrets. Que de longs moments passés dans les salles d’attente ou sur les quais, royaumes des courants d’air et des pas perdus ! Nous semons généreusement, à qui veut les prendre, quelques miettes d’attente passive, d’impatience mal contenue, de regards lointains... Pourtant, si nous laissons errer notre regard autour de nous, nous ne tardons pas à découvrir mille et un petits détails pittoresques, dignes d’une pièce d’Eugène Labiche, qui peuvent intéresser un sociologue attentif ou un amateur de folklore...
A Aubel, sur la ligne du plateau de Hervé, tout est prêt pour le grand départ. Les coureurs – pardon ! les voyageurs – s’alignent sagement le long du quai bordé de pieux inattendus. Gare aux pieds ! Il ne s’agit pas d’attraper une entorse en descendant des hauts marchepieds des voitures.
Combien de fois la plainte lugubre, émise par un train au départ ou entrant en gare, troubla les dernières effusions d’amants épris ou les recommandations de mères anxieuses ! Parmi cette foule bigarrée, nous distinguons des soldats aux trop courtes permissions ; des mamans attristées, portant le deuil d’une autre guerre, qui s’accrochent de façon possessive aux bras de leurs fils ; des rentiers se rendant au village proche dans quelques accueillants foyers ; des ménagères rentrant du marché, le panier chargé de provisions pour la semaine ; des écoliers au cartable gonflé de cahiers couverts de songes ébauchés à l’ombre d’un pâté d’encre... Le train va bientôt arriver, mais gageons qu’il ne sera pas reçu sur la première voie encombrée de lourds colis domestiques...
Après moultes correspondances, nous atteignons Lierre, la belle ville flamande au passé paisible, sise au confluent des deux Nèthes et de plusieurs voies ferrées. Sans doute, est-ce la sortie des usines dentellières : les filles de fabrique envahissent les quais, à coups de frous-frous, sous l’œil expert du chef de gare.
Quoi qu’il en soit, ce dernier occupe bien son poste, attentif aux prescriptions d’un ordre de service de la Belle Epoque : « Le chef de gare assume la responsabilité du service pris dans son ensemble. Il répond de la sécurité, de l’ordre, du prompt et régulier achèvement des opérations depuis l’entrée des trains dans sa station jusqu’à leur sortie. Pour cela, il est tenu d’être présent dès leur arrivée et même au passage de ceux qui ne font pas arrêt. Il surveille le service des gardes ainsi que le transbordement, le chargement et le déchargement des bagages et des marchandises... »
Sur la voie adjacente, la correspondance pour Aerschot – remorquée par une vieille locomotive du Grand Central – veille tranquillement. Du haut de son fourgon, le chef garde domine réglementairement la situation. Lorsque son train roule, il en surveille la marche et la vitesse, observe la route et les signaux et provoque soit le ralentissement en cas de trop grande vitesse, soit l’arrêt en cas de danger ou d’accident. Que d’obligations à remplir, tandis que le garde-bagages s’affaire auprès de ses volumineux colis et que le garde-contrôle longe prestement les marchepieds pour poinçonner les billets dans chaque compartiment ! Nous buvons encore rapidement un dernier verre de cavesse (bière locale) avant de poursuivre notre voyage qui s’effectuera, soyez-en certains, en toute sécurité !...
Dans l’air palpitant et moite du matin, le petit omnibus (hl type 5 Etat) entre dans la gare fleurie de Gijsegem (ligne 57 : Alost - Eecloo), traînant derrière lui son cortège de voitures légères à deux essieux. A l’écart, sur le quai, des ouvriers échangent quelques plaisanteries et lorgnent, du coin de l’œil, les fraîches demoiselles. Mais le train nous emporte déjà vers de mystérieuses destinations... L’un ou l’autre voyageur se demande sans doute quel est l’auteur des deux statuettes qui trônent au milieu des parterres...
Blankenberghe, tout le monde descend ! Le train estival vient de déverser son flot de vacanciers. Les affres de la guerre sont à peine oubliées, les petits bourgeois désirent épancher leur joie de vivre le long de notre sablonneux littoral... Ce n’est pourtant pas encore la marée noire ! Un vieux couple s’attarde quelques instants à contempler une imposante « Columbia » (hl type 12 Etat pour train express) manœuvrant en gare. Cette machine porte le n° 2141, reliquat d’une numérotation continue en voie de proche disparition.
En avant pour la France ! Un long train de voyageurs venant de Tournai et se dirigeant vers Lille s’étire paresseusement en gare de Froyennes. Les Chemins de fer français ont eu, sans doute, bien du mal à rassembler ces antiques berlines – datant de l’époque héroïque – pour composer ce train de plaisir ! Les jeunes gardes-convois éprouvent beaucoup de difficultés à faire respecter un ordre décent dans chaque voiture. Leurs ordres confus se perdent dans le vacarme estudiantin. Remercions le photographe pour cet adorable cliché, riche témoignage d’une scène de départ d’un joyeux train d’écoliers rendant visite à un pays voisin.
« Après un voyage sans problème, votre ami Léon vous adresse de Libramont un cordial bonjour ! » En effet – à l’époque – il n’y avait guère de problèmes si l’on s’en réfère aux prescriptions réglementaires du moment. Voici quelques extraits d’une police des « stations » du chemin de fer et des convois, vieille de plus d’un siècle : « Le départ de chaque convoi est annoncé quinze minutes d’avance par le tintement d’une cloche. Il est prudent qu’avant ce moment le voyageur se munisse d’un billet et fasse immédiatement peser ses bagages. On n’est admis à entrer dans les salles d’attente que lorsqu’on est muni d’un billet de place. Il est défendu de fumer dans ces salles. Quinze minutes avant le départ du convoi, le voyageur peut pénétrer dans l’intérieur de la station et prendre sa place dans l’une des voitures que le garde-convoi lui indique après avoir pris inspection du billet de place. Cinq minutes avant le départ, un second tintement se fait entendre. Lorsqu’il cesse, le signal du départ est donné par deux cornets. Dès que le train est en mouvement, il n’est plus permis à personne d’y monter. Il est défendu de fumer dans les voitures de première et de la deuxième classe. On ne peut ouvrir les glaces du côté d’où vient le vent, si l’un des voyageurs qui sont dans la voiture s’y oppose. On recommande aux voyageurs de ne se lever de leur place que lorsque le convoi est bien arrêté... » La vue de deux gendarmes est toujours un rappel à l’ordre...
Source : Le Rail, décembre 1970
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