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Vieil homme des machines
Gabriel Deblander.
mardi 27 mai 2025, par
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« Laure, quelques années après sa mère, s’en va entre quatre planches. Je reste seul dans une maison trop grande. Pas d’enfants, personne pour me seconder. J’engage un jeune garçon débrouillard, pas bête du tout, mais je découvre bientôt qu’il me vole. Puis la concurrence commence à se montrer. Un magasin plus moderne, bien achalandé, s’ouvre à quelques mètres du mien. Je ne réagis pas alors que je le pourrais encore fort bien. Je laisse tomber les bras. On est en 1930 et j’ai 55 ans. Je veux changer ma vie. Peut-être n’est-il pas trop tard... Le comptoir, le tiroir-caisse, les »au-revoir-monsieur-merci-bien« , tout cela me donne la nausée maintenant comme jamais. »II m’arrive de pleurer comme un enfant, certains soirs, dans mon lit. Et certains jours, de fermer ma porte au moment où j’ai le plus de chances de voir venir les clients. Je pleure ma femme, les enfants qu’elle ne m’a pas donnés. Je pleure un peu sans trop savoir pourquoi... Passé les larmes, me revient comme un chat qu’on croyait noyé ce vieux regret de n’être pas resté ce que j’étais vingt ans plus tôt. Les chemins de fer ! Les locomotives ! Ma machine !
« A cette époque, je ne peux plus guère dormir. Des heures et des heures à me retourner dans mon lit ou à fixer, immobile, les lumières de la rue. A écouter chaque bruit. Quand enfin je m’endors, c’est pour me laisser prendre par toutes sortes de méchants rêves. »Je me revois, par exemple, sur ce qui doit être un banc d’école, passant mon examen de machiniste. Il y a autour de moi des visages que je connais bien mais qui s’effacent dès que je veux y mettre un nom. Dans ma main droite, un porte-plume ; dans l’autre, une règle graduée. Et, les séparant, une feuille blanche, et qui reste blanche malgré tous mes efforts.
« Un homme est là, debout, qui parle. En même temps, il trace des mots, des chiffres sur un tableau noir. Réponse à la question n° 8 ? Non, je ne peux pas ! La réponse, je la connais ; elle est là dans ma tête. Mais quelque chose colle mon bras droit au bois de la table. De même pour l’autre main. Jamais, je ne serai machiniste. Jamais, vous entendez ! Toute ma vie à vendre des clous, des casseroles. »A la fin, je l’ai vendue, ma boutique, ma quincaillerie. Je n’en pouvais plus. J’ai eu de l’argent. Mais trop peu à mon goût. Pas assez pour me permettre de vivre sans rien faire. J’ai fait de tout, mais jamais bien longtemps. Peindre des portes, bêcher des jardins, élaguer des arbres. Deux jours ici, un autre là-bas. Jamais personne pour me tenir un peu plus. C’est alors la grande crise : même les jeunes de vingt ans n’ont pas toujours du travail.
« Les deux dernières années qu’il me restait à travailler, je les ai passées dans une scierie. Ce n’était pas un travail de petite fille, mais j’avais connu pire autrefois. Les troncs d’arbres, les longues planches qu’il faut charger, décharger... »II y avait un beau côté à l’affaire. Une sorte de consolation pour l’ancien cheminot que j’étais. A la scierie, on me laissait manœuvrer les machines, toutes les machines. Oh ! ce n’était pas le paradis retrouvé : mais quand on n’a pas ce que l’on veut, n’est-ce pas ?... Qu’importait alors que la machine n’ait point de roues, ne crache ni feu ni fumées. Une manette ici, une autre là.
« Elle m’obéissait, la machine. Elle était mienne, et cela me suffisait. Et puis, au-dehors, il m’arrivait aussi de conduire un camion... J’allais faire la causette avec les gens des locomotives quand il y avait chargement à la gare. J’allais voir le chef ou l’un de ses adjoints pour les formalités. Et durant un temps plus ou moins long, je redevenais cheminot, »homme du chemin de fer« comme autrefois. »J’ai eu soixante-cinq ans. A la scierie, on n’a plus voulu de moi. Trop vieux, place aux jeunes ! De loin, la retraite, ça paraît beau. Mais quand on y arrive... Que faire de ses dix doigts ? Aller, venir. S’ennuyer.
« L’idée de me retrouver seul dans ma maison toute la journée m’effrayait un peu. Je suis entré à l’hospice. Un »home« qu’ »ils« appellent ça. Le home Saint-François. Dix-huit ans que j’y suis. Tout le monde est aimable avec moi. Il y a un très grand parc, la radio, un curé qui vient dire la messe de temps en temps. »Je ne suis pas ce qu’on appelle un « difficile », mais parfois je n’en peux plus d’être là. Il me faut voir d’autres visages, entendre d’autres bruits. Alors, je vais voir le concierge et il me laisse sortir. Je lui dis : je vais aller là ou là. Mais chaque fois, c’est ici que je me retrouve. Dans cette gare. Et, passé la porte, je me vois marcher vers le guichet, poser mon argent sur la tablette, me pencher pour demander un billet.
« Je ne vais jamais bien loin. Le plus souvent, à Charleroi-Sud, où j’étais attaché autrefois. Je me promène sur les quais. Je regarde les locomotives qui arrivent ou qui s’en vont. De temps à autre, j’accroche un chef garde, un visiteur. Je leur demande l’une ou l’autre chose : »A quelle heure, le train pour Bruxelles ?« ou bien »Sur quelle voie, le train pour Namur ?« – histoire de m’entendre parler. Avant la tombée de la nuit, je suis de retour à l’hospice. Fatigué, courbatu, mais heureux comme personne. »Avant-hier, à Charleroi, j’ai revu un garçon que j’avais connu très jeune, à la scierie. Maintenant, il conduit les trains électriques. Nous avons bavardé un peu. Il m’a montré sa machine, expliqué comment on la conduisait.
« Je n’en ai presque pas dormi, la nuit suivante. J’étais comme un enfant qui a envie d’un jouet, qui a eu l’occasion de le toucher, de s’en servir, mais parce qu’il appartient à un autre... »
Vieil-homme-des-machines ! Pauvre... Ça faisait trop longtemps maintenant qu’il parlait. Tout à coup, une sorte de grand hoquet le fit taire. Il se détourna, vacilla quelque peu. Debout à présent auprès de lui, je me sentis frémir. Je voulus dire un mot – n’importe quoi.
Mais je ne dis rien, et deux grosses larmes coulèrent de ses yeux, atteignirent son menton. Une porte s’ouvrit qui donnait sur les quais : un homme en casquette annonça l’arrivée du train que je devais prendre.
– Je dois vous abandonner, dis-je d’une voix que je voulais très douce.
Je sentis sa grosse main sur mon bras :
" – Ecoutez-moi un instant encore. Rien qu’un instant. Je voudrais vous demander... (Ses yeux tout près des miens m’immobilisèrent tant ils étaient tristes.) Ecoutez. Je voulais aller à Charleroi, aujourd’hui comme avant-hier. Je n’y tenais plus, comprenez-vous. Mais en arrivant ici, je me suis aperçu que... Que j’avais oublié mon argent, tout mon argent.
– Votre argent ?
Ses paupières battirent et son menton trembla. Peut-être me mentait-il après tout ? Peut-être que tout ce qu’il venait de me raconter n’était qu’invention pure ?
– Oui. Pas ce qui se dit un centime. Alors, pour Charleroi ou ailleurs, n’est-ce pas ?... Pourtant, je ne voudrais quand même pas être venu pour rien. Il y a ici des quais comme dans chaque gare. J’irais bien me promener, mais pour cela il faut payer aussi. J’ai essayé de convaincre le type du guichet ; je lui ai dit que je ne voulais rien faire de mal, simplement me promener, me changer les idées. Je lui ai montré ma carte d’identité, je la lui aurais laissée, s’il avait voulu. Peine perdue !
– Si je comprends bien, vous voulez que je vous donne de l’argent ? dis-je alors.
– Oui, articula-t-il, comme débarrassé d’une lourde charge. Un peu seulement. Juste ce qu’il faut pour aller sur les quais.
Je lui tendis une pièce. D’un geste de la tête, il me remercia, puis se dirigea vers les guichets.
Quelques minutes plus tard, il me rejoignait sur le quai. Me montrant son ticket dans le creux de la main, il cligna de l’œil. Tout un côté de son visage souriait, l’autre restait figé. Triomphe et détresse à la fois.
A quelques mètres de nous, une locomotive que l’on venait de séparer de ses wagons glissa lentement. S’arrêta sur une voie d’évitement. Le ciel paraît nous regarder – ciel d’un bel après-midi de mai avec, au loin, ses pigeons, ses toits d’ardoises ou de tuiles rouges, ses arbres en fleurs.
– Belle machine, commente le vieil homme, montrant du menton la locomotive.
Je fais « oui » de la tête tandis que des écoliers, en masse compacte, envahissent les quais.
Un mot encore que je n’entends pas, une phrase ; peut-être : ah ! si je pouvais revenir en arrière... Et nous voilà séparés, le vieil homme et moi. Soulagement ? Non, car son récit que j’ai encore là dans l’oreille m’a ému bien plus que je ne veux le laisser paraître.
Par-dessus la tête d’un gros garçon pâle, nouveau clignement d’œil. Je lui souris. Il s’éloigne maintenant. Il marche droit vers le passage souterrain – avec hâte, me semble-t-il, bousculant les uns, écartant les autres. Il disparaît de ma vue. En ai-je fini avec lui ? Non, car moi dont c’est le métier d’écrire, d’inventer des histoires...
Déjà il me semble le voir resurgir de l’autre côté de la voie, sur l’autre quai. Déjà il se dirige vers la locomotive arrêtée, la « belle machine ».
Et voici qu’il avance les deux poings pour frapper, celui qui doit être le conducteur apparaît au portillon, et le vieil homme, sans un mot, l’agrippe, l’attire à lui. De toutes ses forces, il le jette à terre.
Lorsque ce dernier se remet debout, il est trop tard. La locomotive quitte la voie d’évitement, longe le quai, prend de la vitesse...
C’est ce garçon, avant-hier, à Charleroi, qui a dû lui apprendre... Vieil homme qui touche enfin au bonheur ! Il passe sans me voir. Il est debout à l’avant, les mains posées sur les commandes. Il regarde droit devant lui. Il sourit.
Mais dans quelques instants, la catastrophe. Comment éviter ce train qui arrive dans l’autre sens ? Clameurs, panique.
Histoire folle que je n’écrirai pas. Au moment où le vieil homme s’est approché réellement de la locomotive arrêtée, un homme en est descendu. Le vieil homme lui a fait un petit signe de la main, l’autre lui a répondu. Puis « celui qui devait être le conducteur » a voulu s’éloigner, mais le vieil homme s’est interposé.
Petite conversation :
– Belle machine, n’est-ce pas ?
– Ah ! oui, vous l’avez dit.
– De mon temps...
Le train que j’attendais est enfin arrivé. J’y ai choisi une place auprès d’une fenêtre, de façon à voir le vieil homme sur le quai. Je l’ai vu. Son compagnon d’un instant venait de le quitter. Il était à nouveau seul et son regard posé sur la machine devait avoir quelque chose d’incomparable. Au moment où le train a démarré, j’ai heurté la vitre du poing dans l’espoir que le bruit le ferait se détourner... Il m’apercevrait, me ferait un dernier signe. Il n’a pas bougé.
Source : Le Rail, septembre 1970
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