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Vieil homme des machines
Gabriel Deblander.
mardi 27 mai 2025, par
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VIEIL-HOMME-DES-MACHINES... Je le revois au beau milieu de la salle d’attente, caressant d’une longue main son visage, lissant ses sourcils, regardant sans les voir vraiment deux trains qui se croisaient au-delà des fenêtres. Son béret trop étroit était comme un champignon sur sa tête ; son écharpe dénouée et son trop vaste manteau s’ouvraient tous deux sur un tricot de laine abondamment reprisé, sur une chemise sans col, sur une poitrine creuse, sur un cou à peau flasque et jaunâtre. Son souffle était court comme après une marche rapide et, à chaque instant, ses pieds chaussés de hautes bottines à l’ancienne mode tressautaient ou changeaient de position.
A un moment donné, je l’entendis qui chantonnait. Fausse allégresse de l’enfant mal assuré, tremblant sur ses jambes, qui s’aventure dans le noir. Ses regards font lentement le tour de la salle, s’arrêtent ici et là, s’avancent, reculent, cherchent je ne sais trop quoi au long des banquettes. Geste, mot d’encouragement. L’indifférence lui répond : deux écoliers autour du même illustré, un soldat, une jeune femme aux lèvres trop rouges, un homme assoupi...
Ses regards tournèrent et se posèrent sur moi. Trop longtemps. Plus longtemps qu’ils ne l’avaient fait ailleurs, me sembla-t-il. Mal à l’aise, je baissai la tête.
Me redressant, l’instant d’après, je le vis qui se dirigeait vers les guichets d’un pas saccadé, terriblement hésitant. Son genou gauche plus encore que son voisin ployait sous le manteau d’un gris ardoise. Soupir. Soupir d’un homme accablé. Etait-il si lourd à porter, ce manteau ?... Sur la tablette, il posa ses deux mains. Il allongea le cou ; avança la tête jusqu’à toucher, sans aucun doute, la vitre de son nez qu’il avait épais et long. Lorsque le guichetier s’approcha, il dut remuer les lèvres. Parler. Mais de l’endroit où je me trouvais alors, il m’était impossible d’entendre quoi que ce soit de distinct. Le guichetier était vêtu d’un cache-poussière roussâtre. Il avait encore une cravate sombre, un mouchoir tout blanc dont il se tamponnait le nez. Il fit d’abord « non » de la tête. Plusieurs fois, tout en secouant les épaules ou agitant les mains. Puis ce fut au tour de la voix. Le « non » claqua si haut que j’en sursautai et que mon voisin, l’homme assoupi, ouvrit les yeux.
De la rue arriva, par une porte mal refermée, le bruit d’un pneu heurtant le trottoir. Pneu d’un autobus d’où sortirent bientôt des écolières bruyantes comme des pies. Le vieil homme se retourna. Aux premiers pas qu’il fit, ses hautes bottines se heurtèrent. Il grimaça. Il ne chantonnait plus, comme il y avait quelques instants. Sous le béret en forme de champignon, sa figure était presque blême et ses épaules plus basses.
A une espèce de sourire qui découvrait un peu de sa bouche – à l’éclat soudain plus vif de ses yeux, à un certain mouvement de tout son corps –, je sus qu’il m’avait choisi. Il s’avançait. Je tournai la tête vers les quais et attendis, résigné.
– Le malheur dans tout cela, voyez-vous, me dit-il lors qu’il fut assis auprès de moi, c’est que j’aime les machines.
Poliment, je fis « Ah ? », et, quelque peu enhardi, je le regardai en face. Le dessus de ses joues avait quelque chose d’enfantin : lisse, couvert d’un rouge léger. Mais le reste n’était que rides, signes de grande vieillesse...
– C’est bête, n’est-ce pas ? A mon âge...
Je protestai. Il me sourit presque tendrement.
– C’est bête, je vous dis. Je suis vieux... Car on est vieux, n’est-ce pas, à quatre-vingt-deux ans ?
Je n’osai faire signe que oui. Malgré moi, mes regards se posèrent sur ses cheveux blancs qui étaient là sous le béret, autour des oreilles. Tombèrent sur les taches brunes des mains.
Il continuait :
– Moi, je trouve ce goût tout à fait stupide, déplacé. Quand on est vieux, presque à la mort, on ne devrait pas essayer de s’accrocher. De vivre dans le temps de ceux qui vous suivent.
– Je ne comprends pas, fis-je pour tenter de couper court.
– C’est pourtant simple. Je suis né au lendemain de la guerre de 70. En ce temps-là, pas de machines. Ou si peu. En tout cas, pas d’autos ni de motos. Radios, frigidaires, grues, avions : toutes ces choses merveilleuses.
– Parce que vous trouvez cela merveilleux ?
– Bien entendu !
Je secouai la tête. Je n’avais aucune envie d’entamer une discussion qui nous conduirait Dieu sait où. Conscient de la fadeur de mon propos, j’articulai :
– La machine, cela peut être la meilleure et la pire des choses.
– Bien entendu, répéta-t-il. Mais moi, je ferme les yeux sur le mauvais côté. Je connais des gens de mon âge, et d’autres plus jeunes, qui n’arrêtent pas de se plaindre de notre époque. Et de répéter vingt fois par jour que leur temps était le meilleur de tous. Ça me fait toujours bien rire.
– Ah ! oui ?
– « De mon temps », disent-ils. Ouais ! Mais de leur temps, il ne fallait pas être en pain d’épice. Il fallait des bras – et des vrais ! –, des épaules, un dos... Et surtout des jambes !
– Car on n’avait pas le train, coupai-je sans énergie tout en souhaitant qu’on annonçât bien vite celui que je devais prendre.
– Ah ! les trains, s’écria-t-il alors, extatique.
– Quoi, les trains ?
Je sentais l’énervement me gagner. Je me reculai.
– Ecoutez, dit-il en se rapprochant. Ecoutez ce que je vais vous dire.
– Oui...
– Je suis né dans un petit village nommé Liberchies – pas loin de Charleroi, vous connaissez ? A onze ans, je travaillais dans une briqueterie. A treize, je suivais mon père, qui était maçon. Avec le temps, j’aurais pu devenir comme lui : maçon, un bon maçon. J’aurais pu... Mais quand on a commencé à construire des voies ferrées par tout dans le pays, mon père m’a dit : « Garçon, le métier de maçon, c’est un dur métier : toujours dehors, au soleil, à la pluie, à la grêle... Et dangereux aussi : sur les échafaudages, sur les toits, sur les cheminées. Des fois, ça paie. Des fois, ça ne paie pas. C’est selon la demande. Alors, quand ça ne paie pas, il faut sucer le fer des portes. Mourir de faim. Bien que tu soies encore jeune, tu en sais déjà quelque chose... Si tu ne veux pas en savoir plus, tourne le dos au bâtiment, qui va seulement quand il le veut bien. Quitte-le et entre aux chemins de fer. Là se trouve l’avenir, crois-moi... »
"Mon père avait-il tort ou raison ? Quoi qu’il en soit, je l’ai cru. J’ai suivi ses conseils. A trente ans, je conduisais une locomotive. A trente-deux, j’étais à la tête du premier train qui traversait toute une série de villages non loin du mien... Un des plus beaux jours de ma vie – je n’oublierai jamais : tous ces gens qui étaient accourus pour nous voir passer ; les fanfares ; les enfants des écoles ; Laure, ma femme ; mes parents ; mon grand-père Elie, qui vivait encore à l’époque. C’était en...
– C’était il y a bien longtemps, dis-je.
– Oui, dit-il après un instant.
Le sourire qui avait éclairé jusqu’alors son récit s’effaça de ses lèvres. Il éleva une main, la passa sur ses yeux.
– Maintenant...
– Maintenant « quoi » ?
Il ne parut pas entendre ma question :
– Dix ans plus tard, le père de ma femme vient de mourir. Ma belle-mère, malade, presque infirme, reste seule dans la quincaillerie qui est leur bien en plein centre de Gosselies. Au lieu de dételer, comme on dit, au lieu de remettre son commerce au meilleur prix, elle veut continuer. Elle nous attire à elle. Elle nous dit : « Venez m’aider, vous ne le regretterez pas. »
« Et nous obéissons. Laure, la première. Laure qui n’a jamais trouvé la vie bien gaie, à Liberchies, où nous habitions jusqu’alors. Moi, ensuite. Oui. monsieur ! Je quitte les chemins de fer tant vantés par mon père, je quitte un métier que j’aime pour un qui... »Oh ! au début, cela ne me plaisait pas. Enfermé du matin au soir, entre les casseroles et les boîtes à clous, je me sentais mourir. Ma locomotive – ma « machine » – me manquait. Son odeur, sa poussière de charbon, la forme des leviers de commande dans le creux de mes mains. Mais on se fait à tout : le temps, l’habitude.
« A la fin, je circule derrière mon comptoir comme si de rien n’était. Comme si, de toute ma vie, je n’avais jamais fait que cela. Oubliés les chemins de fer ? Apparemment, oui. Mais au fond de moi... »C’est comme un éclair dans ma tête, de temps en temps. Je suis là dans l’arrière-boutique à chercher pour un client un outil – une pelle, une faucille, le verre d’une lanterne. Et tout d’un coup, sans que rien n’ait remué autour de moi, je me retrouve ailleurs. Je fonce dans la nuit aux commandes de ma machine : les rails ont une couleur d’huile ; toutes les étoiles sont des étoiles filantes ; ombres noires des talus ; taches blanches des fermes, d’un feu d’épines qui se meurt ; un hibou coupe la voie : annonce de malheur ? Faire attention au signal bientôt...
Je fonce encore. C’est le plein midi, un jour de neige. C’est un matin, très tôt, en été, avec les lièvres, les perdrix, les chevaux et les vaches qu’on appelle, les pies, les faisans, les ramiers, une alouette qui monte plus haut que « notre » fumée. C’est un autre jour, aux abords d’une grande gare : souplesse, prudence. Et le choc de l’arrêt qui réveille les voyageurs assoupis.
« – Où étiez-vous ? demande le client qui m’attend devant le comptoir. »Si je le lui disais, il ne comprendrait pas. « Un rêve, mossieu. J’ai fait un rêve. J’ai rêvé, mossieu, à ce que j’étais autrefois ; si cela vous déplaît, vous pouvez toujours aller vous faire servir ailleurs. »
"Ce jour-là, en janvier 23, pas de temps pour le rêve. Laure, ma femme, a eu un malaise dans le jardin où elle tâchait de déterrer quelques poireaux pour le dîner. Il fait un froid à geler la langue dans la bouche. Le médecin, sur sa motocyclette, arrive trop tard. Trop tard sa piqûre. Trop tard mes pleurs et mes grincements de dents.
Source : Le Rail, septembre 1970
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