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Si on allait voir passer les trains ?
Gabriel Deblander.
dimanche 11 mai 2025, par
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Ils ont mis la table dans le jardin, entre le cerisier et les lilas, à deux pas seulement de la fenêtre entrouverte de la cuisine. Ils ont sorti de la salle à manger quatre chaises paillées, deux fauteuils d’osier et encore la cage aux bengalis qu’ils sont allés déposer au beau milieu du parterre, à la barbe du chat.
Ils attendent maintenant, les bras croisés sur la table et les yeux mi-clos. Une guêpe de la plus belle espèce rôde parmi les tasses et les assiettes, se pose quelquefois. D’un geste, on l’effraie – elle s’éloigne pour revenir aussitôt. L’air a soudain l’odeur du trèfle, le goût de sable des orges mûrs. Passe le vent dans les peupliers et les sureaux de la prairie voisine. Bruit de la mer, d’une main sur l’oreille.
Ils meurent de faim.
Et la mère apporte enfin de la cuisine le pain et le beurre, les confitures, fraises et myrtilles des bois, puis le miel, le sucre, le lait, le fromage de babeurre, puis encore le café et les prunes bleues dans un immense plat de faïence blanche.
Ils se mettent à rire. Ils agitent sous la table leurs petites jambes dorées. Ils entrechoquent leurs genoux à la peau usée, meurtrie.
– Maman, t’as fait des folies. Combien on te doit ?
Ils tendent leurs mains vers les tranches de pain qui tombent, une à une, sous le long couteau.
La mère plisse le front :
– A petits bruits, les enfants. On ne commencera pas sans papa.
– Et quand est-ce qu’il sera là, notre petit papa ?
– Mais vous le savez bien, gamins. Chaque soir, après son travail à l’Arsenal, il rentre à...
– A sept heures, à l’heure du beurre et du chocolat, François Tralala, tête-de-rat.
Ils rient encore. Se trémoussent sur leur chaise.
Et la mère, mains croisées sur le cœur, fait semblant d’être sévère.
– Vous êtes de méchants enfants, des fils indignes. Vous serez punis.
Dans son fauteuil – face ronde et rouge, garnie de lunettes –, le grand-père. S’il ne donnait pas, de temps en temps, de la voix par-dessus sa pipe éteinte, peut-être bien qu’on l’oublierait...
– De mon temps, les enfants de votre âge...
– Les enfants, on le sait, grand-pa – les enfants de ton temps faisaient des briques à dix ans.
Le vieil homme ne peut réprimer un sourire. Il se caresse la bouche, frappe du bout des doigts sa dernière dent.
– Vous serez punis, dit-il à la fin. Vous serez punis, petits effrontés, c’est moi qui vous le dis.
– Mais, grand-pa, puisque c’est la vérité.
– Quelle vérité ? demande le père qui arrive de la route, passe la grille du jardin et pose à terre sa besace.
– La plus grande des vérités : celui qui est mort est décédé.
– Bonsoir quand même, les enfants. J’ai une faim de loup : je crois que je vais vous manger tous.
– Grand-pa aussi ?
– Bien entendu. Lui, ce sera le plat de résistance.
Le père s’est laissé tomber dans le second fauteuil d’osier. Plié en deux, il se masse les genoux, puis les chevilles. Il a autour de lui une odeur d’acier et de sueur. Il se redresse et met aussitôt sur la table ses grosses mains brunes, striées de noir.
– J’ai aussi une de ces soifs, dit-il encore.
– Je te donne ton café tout de suite, dit la mère. A moins que tu ne préfères un verre de bière ?
– Je préfère, répond-il.
Et ce disant, il soupire. Etire les doigts. Saisit une prune qu’il fait rouler telle une bille de verre autour de sa tasse.
– Fatigué ? demande le grand-père.
– Un peu, dit le père. C’est comme ça tous les jours, on n’y peut rien.
Du bord d’une main, il essuie le fruit. Le jus est là comme le sang sous la peau. Plaisir de l’homme cruel qui va s’y enfoncer.
Le grand-père s’est rapproché de la table.
– C’est pas rien, le travail. Je me souviens, en 98...
– Beau jour aujourd’hui, dit le père, dont les yeux s’illuminent tout à coup. On a eu à l’Arsenal un spécimen de la nouvelle locomotive. J’oubliais de vous le dire... L’Atlantic, qu’elle s’appelle officiellement. Cent soixante à l’heure. Le temps de dire « elle arrive » et déjà on ne la voit plus.
– Quand on pense aux machines d’il y a cinquante ans, commence le grand-père.
Mais tout de suite, il se tait. Les mots qu’il voudrait encore prononcer sont là autour de son cœur, dans sa gorge. Impossible de les en déloger. Une autre fois, peut-être... Le grand-père ôte sa pipe de sa bouche et la range dans la poche droite de sa veste de toile. Fait de même avec ses lunettes. Regarde encore dans sa tasse un minuscule bout d’écorce qui vient de s’y poser. Le père replace la prune dans l’immense plat de faïence blanche. Tandis qu’il attire à lui le verre de bière qu’on vient de lui servir, son front se plisse et sa bouche s’ouvre déjà. Il boit lentement, mais sans reprendre haleine. La mère verse le café brûlant dans toutes les tasses. Les enfants tendent leur couteau vers le beurre, puis chacun une petite cuillère vers les confitures, le miel ou le fromage.
Bien que se trouvant les uns en face des autres, ils mangent sans se regarder véritablement. Ils ne disent pas un mot, de peur – peut-être – de perdre une bouchée. Le vent est un oiseau. Il passe et repasse au-dessus de leurs têtes, ayant dans ses plumes tous les bruits du jour qui s’éternise. Une vache au loin, le lointain vacarme d’une charrette qui racle les trottoirs. Le ciel est bleu au niveau des tuiles, autour de la cheminée qui fume ; rouge au-dessus de la prairie, parmi les peupliers et les sureaux ; gris de fer auprès des autres maisons du hameau. Le chat, qui s’est trouvé une place sous les lilas, rêve de bengalis, de lait, de pain bien beurré. Tantôt il ronronne, tantôt il frappe l’air d’une patte.
Tout à coup, le grand-père a un petit cri. Le fruit qu’il a dans la main s’échappe et roule jusqu’au milieu de la table. Son couteau heurte le bord de son assiette, l’anse de sa tasse.
La mère bondit :
– Papa, qu’est-ce que tu as ? Papa !
Le grand-père, comme un pantin privé de sa corde, est là dans le fauteuil. Il ne bouge pas. Il ne dit rien. Il sourit seulement d’un drôle de sourire qui crispe étrangement sa joue gauche et colore de bleu les ailes de son nez.
Ils rentrent vers les quatre heures, au moment où Edouard, le marchand de légumes, de fruits et de poissons, s’en vient corner dans toutes les rues et ruelles du hameau. Ils sont comme de petits chiens autour de la table là où triomphe, toute chaude encore, la tarte aux pommes. Ils jappent, ils s’énervent. Ils boivent, pour être grands et forts, leur tasse de lait. Ils s’essuient la bouche et les doigts.
En criaillant et en se bousculant un peu, ils vont s’asseoir sur la pierre du seuil. Là, face au soleil, ils sortent de leurs cartables les marrons qu’ils ont ramassés dans la cour de l’école, durant les récréations. Marrons fraîchement sortis de leur bogue, d’une luisance à nulle autre pareille... Ils voudraient en faire des fourneaux de pipe – ils ont déjà les tuyaux : de fines branchettes de sureau qu’il suffirait d’évider un peu au moyen d’un mince fil de fer chauffé à blanc... Et avec ça, un peu de vrai tabac comme en fumait naguère grand-pa.
– D’abord vos devoirs et vos leçons, ordonne la mère.
– Tout à l’heure, maman. Laisse-nous profiter du soleil, il va bientôt se coucher, et le soleil, tu nous le dis souvent le matin quand tu nous éveilles, le soleil, c’est tout plein de vitamines.
– Ouais, fait la mère.
Et dans la cuisine, parmi les battements de la pendule et les petits cris des bengalis, elle va et vient. Petits chenapans, pense-t-elle . : vous croyez peut-être m’avoir vaincue... Attendez donc que je recharge mon fusil.
Elle s’immobilise, prête à triompher.
– Vous avez raison d’aimer le soleil... Vous écoutez votre mère, c’est bien, et même très bien – vous êtes de bons petits, des garçons obéissants, et je vous promets le paradis. Mais puisque vous voulez à tout prix profiter du soleil qui va bientôt se coucher et puisque, je viens de vous le dire, vous êtes de braves petits garçons, vous allez aller faire une petite promenade avec votre grand-père. Lui aussi, malgré son âge, a grand besoin de soleil.
Ils n’osent protester. Grand-pa, dans son fauteuil roulant, ne peut plus bouger. Ni les bras ni les jambes. Il a perdu l’usage de la parole, mais il continue apparemment à voir et à entendre comme vous et moi.
Ils se lèvent. Ils quittent la pierre du seuil et vont ranger leurs cartables entre le portemanteau et l’escalier des chambres. Ils demandent : « Où tu es, grand-pa ? » et ils le trouvent dans un coin d’ombre de la cuisine, déjà coiffé de sa casquette grise, habillé de toile et de velours.
– Si on allait voir passer les trains ?
Bien qu’on ne lui ait point demandé son avis, l’infirme fit savoir au moyen d’un bref mouvement des lèvres que cela lui plaisait.
Ensemble, ils s’avancèrent sur le chemin qui conduisait au pont par-dessus le chemin de fer. Le soleil, bien qu’on fût en automne, brillait encore avec force. Point de vent dans l’air, mais des nuées de petits insectes gris, et plus loin l’odeur un peu acre des premières feuilles mortes.
L’infirme, de ses yeux tout grands ouverts, cherchait on ne savait trop quoi de chaque côté de son corps. Peut-être l’une ou l’autre de ses mains ; peut-être une porte, une grange sous laquelle il aimait à s’arrêter il n’y a pas si longtemps.
Mes mains, cria-t-il en lui-même. Vous ne savez rien d’elles, petits blancs-becs. Personne ne saura jamais combien elles ont peiné dans leur vie. Combien elles ont passé d’heures dans le bois, dans le fer, dans la cendre... Quelquefois, au beau milieu de la nuit, elles me réveillaient. Douleur dans le poignet, ou ailleurs dans les os. Douleur jetant ses clous plus haut, dans les bras, dans l’épaule. Quand cela se produisait du côté gauche, je me disais : peut-être le cœur, l’angine de poitrine dont est mort mon frère aîné Auguste. A ton tour, maintenant, de passer de l’autre côté. J’attendais. Je regardais Joséphine, endormie, à côté de moi. Je voyais déjà un tel et un tel devant mon cercueil. La douleur s’en allait. Restait le sommeil qui me reprenait lentement. Je me souviens, en 98...
... Mais ceux qui l’entouraient n’écoutaient que ce qui était dit à haute voix. Gérard et Nicolas avaient leurs deux mains posées sur le fauteuil tandis que Marcel, de loin le plus petit, courait ici et là tel une bergeronnette autour d’une charrue.
Une libellule surgit soudain des profondeurs de l’air. L’étang des Blanches-Chemises n’est pas loin. A quelques pas, au-delà d’une haie d’aubépines et d’églantiers.
– Moi, dit Marcel. Moi, quand je serai grand, je serai pêcheur, pêcheur de baleines.
– Tâche toujours de savoir lire comme il faut, lui lance Gérard. Si tu avais entendu, dimanche après la grand-messe, ce que disait de toi à maman la demoiselle de l’école.
– En lecture, je ne suis pas fort. Mais faut m’entendre quand on m’interroge sur les tables de multiplication.
L’étang des Blanches-Chemises, les garçons, c’était mon affaire quand j’avais votre âge... Et plus tard encore, quand j’ai eu l’âge d’être « jeune homme ». J’y venais chaque fois que je pouvais. Quand il gelait, pour la glissoire. A la belle saison, pour y pêcher avec une prétendue canne à pêche – une branche bien lisse, un bout de fine corde, une épingle recourbée... Mais je ne pouvais pas souvent, rapport au travail qu’il y avait toujours à faire à la maison. Les foins, la moisson, les betteraves. En hiver : le battage au fléau, les haies à couper... Et quand il n’y avait plus rien, il y en avait encore. Quelquefois, je m’en allais sans rien dire. J’abandonnais tout, je m’enfuyais. Derrière moi, on commençait bientôt à s’inquiéter. A me chercher ; à sonner au perdu, comme on disait. Si on venait fureter du côté de l’étang, je me cachais. Je me faisais tout petit dans un creux de la berge, parmi les roseaux. Je priais pour qu’on ne me trouve pas, surtout pas le père, qui avait une drôle de façon de se mettre en colère. Je pensais à ce que je pourrais bien dire en rentrant. Un jour d’été, je me suis endormi là où je me trouvais... Le soleil, la chaleur qui montait de la terre. Et vous savez à quelle heure je me suis réveillé ?
Source : Le Rail, juillet 1970
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