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Lettres et langue (2)
Albert Doppagne.
mercredi 3 décembre 2025, par
Dans le précédent numéro nous évoquions les lettres dont nous nous servons pour écrire et qui ont chacune leur nom. Nous nous étions arrêtés à la lettre J. Poursuivons donc notre propos avec, tout d’abord, la lettre K. Celle-ci ne nous retiendra guère. Rappelons simplement son emploi dans K.O. et dans O.K. en soulignant la différence de prononciation ; que l’on dise « ké » dans O.K. s’explique naturellement par le caractère d’abord oral de l’emprunt à l’anglais. Très peu de chose pour le L. En L se dit pour « en forme de L ». M, dans certains milieux, désigne un stupéfiant à base de morphine. L’explication proposée est curieuse : ce M serait à la fois l’initiale de « morphine » et celle du mot de Cambronne ! N peut servir à désigner une personne qu’on ne peut ou qu’on ne veut pas nommer ; c’est ce que j’ai noté fréquemment dans des livres de prières. N.B., « nota bene » : c’est du latin mais ce n’est plus un mystère pour personne ! On peut être 0 (appartenir au groupe sanguin ainsi désigné) de même que l’on peut être A. Les sigles commençant par O semblent nombreux et bien connus : ONU, OTAN de même que O.R.L. qui supplante l’abréviation « otorhino ». Un acronyme à la mode : OVNI (objet volant non identifié). La lettre P nous étonne par le nombre de ses valeurs dans les sigles : pari (P.M.U.), parti (P.S., P.S.C.), poste (P.C., poste de commandement), postes (P.T.T. :), président (P.D.G.), procès (P.V.), produit (P.N.B.), participe (p.p.), post-scriptum (P.S.) et j’en passe ! Au sujet de la lettre Q, avouerai-je que j’entends souvent dire papier Q pour « papier hygiénique » ? Les sigles ne manquent pas : Q.G. (quartier général), Q.I. (quotient intellectuel), C.Q.F.D., etc. Pour R, on parle des mois en R et les sigles sont très divers, R.S.V.P., R.I.P. (requiescat in pace)... ; l’un d’eux manifeste une nette expansion : R.E.R. Le nom de la lettre S s’est écrit tout entier pour former le nom esse désignant diverses espèces de crochets ; en Belgique, parfois et abusivement, ce mot est employé pour « cintre » ou « portemanteau ». On peut parler d’une ligne, d’un tracé en S par allusion à la forme de la lettre majuscule. J’ai souvenir que, dans les années 20, tout au moins en Belgique, on disait la S pour ne pas prononcer « syphilis » et moins encore « syph » considéré en plus comme vulgaire ! Le T, lui aussi, s’écrit en toutes lettres : un té de dessinateur, un té d’atterrissage. Le nom anglais de la lettre apparaît dans T-shirt, écrit aussi Tee-shirt. Un sigle sur le chemin de l’oubli : T.S.F. que Georges Duhamel, entre autres, écrivait « téhessef ». En arboriculture, on prévoit de conduire le développement de certaines espèces pour que leur tronc forme un U simple ou un U double. En mécanique, la précision en U indique la disposition des cylindres. On parle aussi de courbe en U, de tube en U, de banquette en U. Acronymes fréquents : U.V. (ultraviolet), ULM ou U.L.M. (ultraléger motorisé). V nous rappelle le signe de la victoire mais sans doute aussi les V 1 et les V 2. En forme de V : un moteur en V. Le W, dans le sigle courant W-C mérite quelque attention. Il se prononce normalement « double vé cé » mais certains se bornent à dire « vé-cé ». En Belgique, j’entends fréquemment « wé-cé ». Le nom de la lettre passe parfois à « wé » dans d’autres cas, ce qui serait relativement conforme à la désignation des consonnes. En plus de « wé-cé », j’entends dire aussi « bé emme wé » pour B.M.W. et « vé-wé » pour Volkswagen. La lettre X, en algèbre, représente l’inconnue. De là des sens dérivés assez nombreux : un nombre quelconque, parfois assez élevé, « je te l’ai répété x fois ». Puis, parlant d’une personne, n’importe qui, plainte contre X, madame X.
Garder l’anonymat en abandonnant l’enfant, c’est accoucher sous X. Les rayons X ont été nommés ainsi parce qu’on ne pouvait, à l’époque, les identifier. L’X en France, se dit pour l’École polytechnique et on a appelé des Xles élèves ou anciens élèves de cette institution. La forme de la lettre est à la base d’une nouvelle série d’expressions : en forme d’X. Tracer des X se dit pour un détail décoratif. Cette lettre sert encore à désigner un petit tabouret, un chevalet et, marque déposée, les crochets X servant à suspendre gravures, photographies ou petits tableaux. Dans l’alphabet, l’Y suit l’X. Est-ce pour cette raison qu’en algèbre Y soit la deuxième inconnue ? Que l’on s’en serve aussi pour faire allusion à une deuxième personne inconnue : n’allez pas raconter cela à X, Y ou Z ? Le dessin de la lettre capitale est assez particulier pour qu’on puisse dire en forme d’Y. Au début de ce siècle, à Paris, être tiré comme un bel Y se disait pour « être bien habillé ». En biologie, le chromosome de la formule mâle se distingue par la lettre Y. Voici enfin le Z. Il est, en algèbre, la troisième inconnue et, de même dans la locution que nous venons de citer pour X et Y personnes inconnues. Troisième inconnue... le dernier rang, peut-être est-ce la raison pour laquelle Z en arrive à signifier « de qualité médiocre, inférieure » ? On parle ainsi d’un film de série Z ou, plus simplement d’un film Z. Très caractéristique, la forme de la lettre capitale a suggéré le sens de « contrefait ». Être fait comme un Z se disait couramment en français classique et le poète Scarron, qui fut le mari de madame de Maintenon, se voyait ainsi qualifié ! Plus près de nous, l’officier Z est celui qui est spécialement chargé du domaine des gaz asphyxiants, mission défensive, nous osons l’espérer ! On le voit à suffisance, le nom des lettres est d’un grand usage dans la langue : C.Q.F.D. !
Source : Le Rail, décembre 2000
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