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Lettres et langue (1)

Albert Doppagne.

mercredi 19 novembre 2025, par Rixke

Les lettres dont nous nous servons pour écrire ont chacune leur nom ; il n’est peut-être pas inutile de rappeler comment ce nom leur a été donné. Pour les voyelles, c’est très simple : elles sont désignées par leur valeur habituelle en français, un A, un E (on doit prononcer cet E comme dans les mots neuf et sœur, jamais comme dans été), un I, un O (à prononcer comme dans cocotte), un U (comme dans usure). Pour désigner les consonnes, on a eu recours à deux procédés principaux. Le premier consiste à faire suivre le son de la consonne par celui d’une voyelle. La voyelle é pour b ,c ,d ,g ,p, t et v. La voyelle i pour j ; la voyelle a pour k ; la voyelle u pour q. Deuxième procédé : faire précéder le son de la consonne par celui d’une voyelle. La voyelle è (é ouvert comme dans fête) pour f, I, m, n, r et s. La voyelle idans le cas de x. Les quatre lettres qui restent à baptiser sont h, z, w et y. L’histoire et la comparaison avec d’autres langues nous apprennent que le nom du H commence généralement par la lettre h qu’il doit représenter : ha dans beaucoup de langues, hoc en catalan, hache en espagnol. Le français se contente de ache bien que, dans certaines régions et, notamment la Wallonie liégeoise, le H soit encore une véritable consonne, aspirée et très audible. Le français moderne, le français de France, ne prononçant plus le H, celui-ci a disparu de la graphie. Cela ne m’empêche pas d’écrire encore « le H » plutôt que « l’H ». Le Z est appelé zède : on y retrouve le dzêta grec et la terminaison en « -de » se note aussi en espagnol : zeda ou céda. Le nom du W est descriptif : on y voit un V double. Quant à Y, cette appellation est claire, avec cette restriction qu’il s’agit en réalité d’un U grec prononcé i ! Mais venons-en à notre vrai sujet : le nom des lettres s’introduisant dans la langue écrite ou parlée. Pour faire court, nous éliminerons, dès le départ, tous les cas où le nom des lettres est devenu symbole ou abréviation. Ainsi, toutes les lettres, à l’exception – à notre connaissance – de J et de Q peuvent servir aux physiciens et aux chimistes pour désigner les éléments simples : S le soufre, K le potassium, O l’oxygène, H l’hydrogène... Les lettres ont servi jadis de notes de musique ; elles trouvent encore un usage normal et quotidien dans l’énoncé des mesures et de leurs unités : m pour mètre, F pour franc, l pour litre, a pour are... De même pour les points cardinaux, les chiffres romains, les titres de noblesse ou de dignité (A pour altesse, M pour majesté...). On les trouve dans quantité de sigles et de symboles, nous n’en signalerons que quelques exemples. Nous commencerons, comme l’alphabet, par la lettre A qui nous fournit déjà quelques exemples significatifs. De A à Z ou depuis A jusqu’à Z sont des locutions qui s’emploient pour « du commencement à la fin ». Prouver par A + B c’est prouver d’une façon mathématique ou à peu près. Ne savoir ni a ni b signifiait, au départ, « ne pas savoir lire », le plus souvent, aujourd’hui « être très ignorant ». L’abc fut d’abord un petit livre pour débutants ; maintenant on recourt à ce terme pour « les rudiments, les premiers principes » d’une science ou d’une technique : l’abc du métier. Une expression oubliée : n’avoir pas fait une panse d’a ; cela se disait pour « n’avoir jamais rien écrit ou publié ». Beaucoup plus récente, la possibilité d’être A c’est-à-dire d’appartenir au groupe sanguin A ! Très courante encore, l’expression le B A-BA (bé-a-ba) pour une connaissance élémentaire : le b a-ba des mathématiques. Plus pittoresque Ne parler que par B et par F se disait pour « jurer continuellement, user de jurons qui commencent par ces lettres » (tels bougre et foutre). De là :« être grossier ». Notons au passage, pour mieux illustrer le B : B.O.F. « beurre, œufs, fromage », au départ, a servi ensuite à montrer du doigt ceux qui se sont enrichis par le marché noir puis, plus généralement, les nouveaux riches. Faire sa B.A. (sa bonne action) est une expression courante. Je lis et j’entends de plus en plus souvent B.B.Q. pour « barbecue ». La lettre Q ne peut s’expliquer que par la prononciation anglaise. Dans la langue des trafiquants, le C, c’est la cocaïne. Au XIXe siècle, faire un C dans une tarte c’était y mordre à même et faire allusion à la forme qui en résultait. Par décence et par réticence on a écrit espèce de c... ou c... comme la lune pour suggérer, sans les écrire, des termes jugés déshonnêtes ! La lettre D, initiale de « débrouillard », caractérise le système D. Ainsi que d’autres lettres elle sert à désigner une vitamine : la vitamine D. Réticence à laquelle certains recourent encore : nom de D... Pour E, je ne vois que des usages auxquels nous avons fait allusion : point cardinal, abréviation d’Excellence ou d’Éminence. Le F est la seule lettre qui puisse subsister d’un verbe : il s’en f... Suivi de trois points disposés en triangle, cette lettre annonce un franc-maçon et se lit « frère trois points ». Réticence polie dont il ne reste que G quand on se trouve obligé de rapporter la réplique Ta g... Plaisanterie si l’on parle de g.d.b. (gueule de bois). Le nom du H est assez sollicité : la bombe H, le rayon H et surtout l’heure H. Dans certains milieux H se dit aussi pour le haschich ou pour l’héroïne. Un exemple de sigle : HLM(habitation à loyer modéré). Le nom de la voyelle i entre dans deux expressions courantes : mettre les points sur les i qui signifie « entrer dans les détails » et droit comme un i, allusion directe à la forme de la lettre majuscule. Le jour J est à mettre en rapport avec l’heure H. Dans l’histoire de la langue, il semble que jour J ait précédé heure H. On parle parfois d’une courbe en J par analogie avec la forme de la majuscule mais se souvient-on encore des J 3, expression qui, pendant la dernière guerre, désignait une catégorie de jeunes ? Les Jeux olympiques deviennent les J.O. Nous en resterons provisoirement là avec cette chronique. Nous la reprendrons en commençant par la lettre K dans le prochain numéro.


Source : Le Rail, novembre 2000