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Quand le cheval fait la conquête de l’homme

René Danloy.

mercredi 22 octobre 2025, par Rixke

En dehors de leur métier, nombre de cheminots éprouvent encore l’une ou l’autre passion. Nous en faisons l’écho régulièrement dans les pages de notre revue. Parmi nos collègues, nous avons rencontré cette fois Thierry Bastin. Son truc à lui ? Le cheval.

Avant de seller notre monture et de chausser les étriers, voyons avec qui nous allons faire connaissance au long de cet article. Thierry habite à Libin, au pays de la Lesse naissante, l’une de nos plus belles rivières de Wallonie. C’est dans un village du Luxembourg, en un lieu où les connaisseurs se donnent rendez-vous en ce début de l’automne pour écouter le brame du cerf dans les incertitudes de la nuit. Une bâtisse ancienne se dresse, silencieuse parmi quelques autres, dans le calme de la clairière. Non loin de là, la majestueuse forêt ardennaise semble veiller sur les chaumières paisibles. Ici, il fait bon vivre mais on sent déjà que les gens pensent à la venue prochaine de l’hiver. Le Soleil jette ses derniers feux encore brûlants. Pourtant l’ardeur du brasier diminue peu à peu. Et, dans les bois, la faune, elle aussi, doucement se prépare.

 Un parcours ferroviaire... mouvementé

Thierry a parcouru pas mal de chemin depuis qu’il est entré à la SNCB en 1979.

Cette année-là, il commence sa carrière à Kinkempois en tant qu’élève-conducteur. Malheureusement il échoue lors de l’examen technique de freinage et il se retrouve poseur de voie. Puis, il réussit l’épreuve de conducteur de locotracteur. Tout va bien jusqu’à ce que le « loco » de Marloie – c’est dans cette gare qu’il est occupé – soit retiré du service. Il est dès lors affecté à l’entretien des locaux de l’ex-groupe de Namur.

Les déplacements s’avérant trop longs, il demande à retourner au service de la Voie. Ce sera à Poix-Saint-Hubert. Plus tard, c’est un poste de chargeur au centre routier de Libramont qui lui est proposé. Il y deviendra « clarkiste » après avoir satisfait à l’épreuve. Le voici à nouveau chargeur, à Bertrix et dans ses dépendances : Paliseul, Graide, Gedinne, Beauraing, Houyet. Enfin, il décide de s’inscrire à l’examen de commis de mouvement, un grade disparu de nos jours. Il réussit : nous sommes au début des années nonante.

Comme « candidat passerelle », il continue à travailler dans la zone de Bertrix tout en faisant partie du « pool ».

Enfin, une place se libère à Beauraing et il la postule immédiatement. Aujourd’hui, il y est devenu sous-chef de gare adjoint et il assure également les « remplacements » à Houyet.

 Une passion d’enfant

Le cheval et lui ? Une vieille histoire d’amour – même s’il n’a que trente-huit ans – qui date de quand il était « gamin ». Il se souvient :

« À l’époque, j’avais un copain dont le grand-père s’occupait d’une écurie de course dans la région de Namur. Nous y allions souvent pendant les vacances. C’est ainsi que m’est venue la passion des chevaux. » Ses parents n’ayant pas les moyens de lui en acheter un, il doit se rendre dans les manèges pour pouvoir monter. Ce n’est que quand il parvient à mettre un peu d’argent de côté qu’il s’offre son premier cheval.

« Ces économies j’ai pu les faire en jouant au football à l’époque. À vingt et un ans, j’évoluais à Virton, en promotion. Puis, j’ai été transféré à Libramont, en promotion toujours. J’y ai vécu mes plus beaux souvenirs quand nous avons éliminé l’Antwerp en coupe de Belgique... avant d’être battus à notre tour au Standard de Liège. Puis, un peu saturé, j’ai préféré aller jouer, pour m’amuser, dans une série régionale de ma province. C’était à Villance... où un gros propriétaire de chevaux s’occupait du club. »

En résumé, c’est donc le ballon rond qui a mis le cavalier en selle !

 De père en fils

Un cheval peut en amener un autre : nous le verrons plus loin. Et, accessoirement, je ne compte ni les lapins, ni les poules qui composent la basse-cour à usage familial. Thierry se sent attiré par le « jumping » : il aménage sa propre piste d’obstacles. Il se prend au jeu et décide d’acquérir un meilleur cheval pour pouvoir prendre part à des concours cette fois.

« C’était sur la fin où je jouais encore au football. Le dimanche matin, je participais à un jumping, puis je revenais disputer un match l’après-midi ! » Son fils, Kenneth veut suivre la voie paternelle. C’est ce qui décide Thierry à abandonner le football plus tôt que prévu. Cela devient en effet difficile de tout concilier. Au début, ils montent tous les deux lors des compétitions.

Notre collègue le fait uniquement pour le plaisir. Son rejeton, quant à lui, se révèle doué. Dès lors, le père préfère acquérir de tout bons poneys afin que Kenneth puisse se rendre aux concours régionaux et nationaux. Il doit se procurer un camion pour pouvoir acheminer le cheval lors des longs déplacements à Liège, Bruxelles, Anvers... Il faut aussi parfois loger sur place, dans un petit « motorhome » quand les épreuves s’étalent sur deux jours. Thierry possède aujourd’hui trois poneys qui font régulièrement des concours. Il a également un jeune poney d’élevage, de même qu’une jument et son poulain. Tout cela, c’est pour préparer l’avenir équestre du « gamin ». Il espère faire de son poulain un bon cheval de concours.

« Au début, parce que cela coûte cher, on commence avec des chevaux... sans papiers. La jument, elle, en a. De plus, elle a été saillie par un étalon, petit-fils du dernier champion olympique. Par le biais de l’insémination artificielle évidemment. » Coût de l’opération : 40000 F.

 La journée de l’« éleveur »

Comme on le voit, Thierry est un éleveur pas comme les autres. Son activité se réduit à investir dans l’avenir de Kenneth. Pour lui, il n’est pas question de partir en vacances : un cheval, il faut s’en occuper chaque jour.

Quand il « fait le matin », c’est son fils qui soigne les animaux et nettoie les boxes avant de partir à l’école. Le soir, c’est alors au tour de Thierry de se charger de la besogne. Lorsqu’il est de service l’après-midi, le scénario inverse se produit.

Et, ce n’est pas tout : un tel cheval, cela s’entraîne. Après les devoirs, Kenneth monte en selle quotidiennement. Si le fils est en période d’examens et ne dispose pas du temps nécessaire, le père fait trotter le cheval en longe. Enfin, comme il pleut souvent dans ce pays, il importe de doucher l’animal après son entraînement sur la piste de sable. La seule récompense de tout ce travail, c’est évidemment d’obtenir un résultat lors d’un concours. Mais il faut vraiment réaliser un tout bon classement dans une des épreuves les plus importantes – autrement dit nationales – pour pouvoir récupérer ses frais. C’est donc un passe-temps dans le plein sens du terme. Pour ceux qui ignoreraient en quoi consiste le « jumping », disons qu’il s’agit d’abord d’effectuer un parcours de saut d’obstacles dans un temps imparti et ce, sans faire tomber de « barres » afin d’accéder aux barrages. Lors de ceux-ci, le cavalier et sa monture doivent franchir moins d’obstacles mais ils sont alors chronométrés, en tenant compte toutefois qu’un parcours « correct » est prépondérant. La difficulté ? Elle dépend du chef de piste, lequel détermine les distances entre les obstacles. Mais ceux-ci n’ont-ils pas été inventés pour être vaincus ? Thierry et Kenneth sont là tous deux pour nous en convaincre...


Source : Le Rail, octobre 2000