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Qu’est-ce que le Yod ?

Albert Doppagne.

mercredi 8 octobre 2025, par Rixke

Le Yod ? « Semi-consonne fricative palatale » nous expliquent les dictionnaires ! Mais qu’a pu comprendre le lecteur moyen à cette définition technique ? Rien, absolument rien dans la plupart des cas, disons-le franchement.

D’abord, on nous lance à la tête ce terme « semi-consonne » à propos duquel les linguistes eux-mêmes ne s’accordent pas : les uns disent semi-consonne, les autres parlent de semi-voyelles ! Faisons le point. Notre langue se parle à l’aide de trois sortes de sons ; d’une part, les voyelles, a, e, i, o, u, si nous n’envisageons que les lettres de l’alphabet, mais nous avons appris à distinguer trois sortes de A, sept variétés de E, trois O ; avec le I, le U et le OU, cela fait seize voyelles.

Puis les consonnes : dix-sept ou dix-neuf selon les théoriciens. Entre ces deux catégories de sons, on en relève une autre, à mi-chemin. Justement cette espèce qui nous intéresse, les semi-consonnes ou semi-voyelles. J’avoue avoir un faible pour semi-voyelle.

La langue française en connaît trois qui, selon les cas, peuvent être tantôt voyelles, tantôt consonnes.

Voici d’abord le OU que nous prononçons OU dans brouette mais que nous devons articuler comme un W dans couette ou couenne.

Vient ensuite le U, voyelle dans fluet mais consonne dans muet. Le Belge moyen a tendance à ignorer cette distinction à laquelle les Français tiennent beaucoup.

Enfin, et c’est le point qui va nous retenir, le I, voyelle dans ride, mais semi-voyelle (ou semi-consonne) dans pied. Dans pied, pion ou pioche, c’est un yod que nous articulons.

Un usage permanent

Le son yod se trouve dans toutes les situations par rapport au mot qui le présente : à l’initiale, en position médiane, à la finale.

Quelques exemples vont le montrer. Le yod commence le mot et peut être suivi de diverses voyelles : yaourt, yatagan ; hiérarchie, hiératique, hier, hyène, les yeux, yearling (poulain âgé d’un an).

Suivi de I s’entend dans yiddish, suivi de O dans yoga, yoghourt ou yo-yo. Suivi du OU dans yougoslave, Yourcenar et jungfrau. Pour U, je ne vois que iule, sorte de mille-pattes.

Au milieu du mot ? nous avons le choix ! Du paillasson à la crémaillère, de la mayonnaise à la cuiller, du brillant au soyeux, du sillon au caillou !

En finale, il y a de quoi choisir ses rimes : de la quille au clin d’œil, de l’ail au fenouil, du boy au soleil, de la rouille au cercueil !

Comment l’écrire ?

Aucun signe de notre alphabet n’est prévu pour le yod ; de là une très grande variété de transcriptions. En étudiant le phénomène avec attention, en comptant les graphies rares ou exceptionnelles, nous arrivons à vingt-trois formes ! En voici le détail.
Le yod est représenté par la lettre i : dieu, diable, fièvre, pied, pion, idiot, espion, pléiade, séquoia, fuel-oil...

Il est transcrit par ï : aïeul ; aïeux, glaïeul, boïard, gaïac, païen, voïvode ; Hanoï, Shangaï, Tolstoï...

Il est noté par Y : yaourt, yeux, yeuse, zyeuter, boy, coyote, goyave ; Goya, Yalta, Yolande, Yonne, Yucatan...

Par ye : cobaye, cipaye ; Hendaye...

Par J : fjord, jodler, jonkheer, junker ; Jung, jungfrau...

C’est le J qui a été choisi par l’alphabet phonétique international pour transcrire le yod.

Par LL : billard, cotillon, cuiller, millet, vermillon ; François Villon...

Par LLE : anguille, béquille, cédille, famille, pastille, résille ; Camille, Vintimille...

Par LH : dans des termes de provenance occitane : Darius Milhaud, Meilhac, Paulhan... LH est la transcription normale du yod en occitan.

Par ILH : également dans des noms occitans : Teilhard de Chardin, Eilhart d’Oberg...

Par GLIE : dans le cas de la famille de Broglie, d’origine piémontaise, on prononce « broy » rimant avec « boy ». Maurice et Louis de Broglie furent des physiciens célèbres, tous deux membres de l’Académie française ; le duc Louis de Broglie obtint le prix Nobel en 1929.

GLI est une graphie italienne. Par il : bercail, émail ; soleil, vermeil ; deuil, seuil ; accueil, cercueil, recueil, orgueil ; Auteuil, Verneuil...

Par ill : ailleurs, bouillon, brouillard, houillère...

Par ille : broussaille, maille, taille ; oreille, treille, veille ; feuille, il cueille ; andouille, bouillie, grenouille, houille...

Par un simple L : jusqu’au début de ce siècle, le mot péril se prononçait avec un yod final et non un L comme aujourd’hui. C’est la seule prononciation que donnait Littré. Fouché, au milieu du siècle, la donne pour vieillie ; de nos jours elle est tout à fait oubliée. C’est le seul cas à citer pour le yod transcrit par un simple L.

Par U : dans les mots anglais passés en français, le U se diphtongue en « you » : le fuel [fyoul] ; même phénomène pour David Hume [youme].

Par E : diphtongaison du E en « you » dans certains mots et expressions passés de l’anglais au français : les happy few [fyou]. De même dans Newton, New Jersey, New Delhi. Par une étrange confusion, l’abréviation en FEW du titre allemand du plus grand dictionnaire étymologique du français (Französisches Etymologisches Wörterbuch) se prononce parfois « fyou » : avez-vous consulté le FEW [fyou] !

Si nous voulions tenir compte de suppléments morphologiques prévus pour la marque du pluriel ou la conjugaison des verbes, il conviendrait d’ajouter :

YES pour des cobayes,

LLES pour des aiguilles,

ILS pour des cercueils,

ILLES pour les oreilles,

YENT pour ils s’asseyent,

LLENT pour ils brillent,

ILLENT pour ils fouillent.

Si je compte bien, cela fait vingt-trois graphies pour un son ignoré par notre alphabet ! Quelques remarques sont nécessaires.

Il fallait s’y attendre, ces graphies multiples peuvent entraîner des hésitations dans la prononciation. Ainsi, les groupes AY et OY peuvent-ils être interprétés de deux manières. Dans certains cas, AY est prononcé « è » suivi de yod : relayer, balayer ; mais on dit, avec la voyelle A, cobaye et cipaye.

Le groupe OY se dira « wa » suivi de yod dans noyer ou choyer, mais il garde sa valeur O dans coyote.

Un fromage dont j’ai appris le nom grâce aux dictées de Bernard Pivot, est appelé cancoillotte ; pour prononcer ce mot, les auteurs de dictionnaires de prononciation hésitent eux-mêmes : dire « cwa-yo » ou « co-yo » ?

Le Belge a une tendance très marquée à abuser du yod en finale. Les terminaisons « aie » et « ée » deviennent trop souvent « eille » et « éye ». Par exemple, dans il balaie ou dans Hesbaye, le Français dira « balè » et « èsbè » alors que le Belge prononcera « balèye » et « Hesbèye ». De même pour allée ou entrée qui sonneront trop souvent comme « alléye » et « entréye ».

Amie, en français, se dit « ami », en français de Belgique « amiye ». En français de France, la différence entre le masculin ami et le féminin amie ne se traduit que par un léger, très léger allongement du « i » au féminin ; allongement tellement léger que les dictionnaires de prononciation ne le notent jamais dans leur transcription phonétique.

Une mise en garde. Il est sans doute utile de rappeler que pour les groupes LLI ou ILLI suivis de voyelle, on veillera à prononcer un L avant le yod. Exemples : million doit se dire « mi-lyon » mais jamais « mi-yon » comme on l’entend trop souvent. De même pour milliard : on dira « mi-lyard » et non « mi-yard ».

On peut le dire : le yod nous attend à tous les tournants ! Servons-nous de lui pour le qualifier de brillant maillon dans nos moyens d’expression, mais parfois fallacieux !


Source : Le Rail, octobre 2000