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Heureux les simples d’esprit

Albert Doppagne.

dimanche 28 septembre 2025, par Rixke

II était à prévoir que les simples, les attardés, les demeurés et les sots soient désignés, dans notre langue, par des noms d’animaux.

A commencer par animal et bête qui s’emploient très souvent à cette fin. Bête a joui d’un succès linguistique particulier en nous offrant un éventail de possibilités. Si grosse bête n’a rien de vraiment original, signalons tout de même la réduplication bébête, les dérivés bêta et bêtasse. Le français de Belgique recourt assez souvent à la forme wallonne : bièsse. Pécore, à l’origine « bête, tête de bétail », n’est plus qu’un souvenir, même en littérature, et ne s’applique plus qu’à des femmes : chétive pécore !

L’âne et ses grandes oreilles sont fréquemment sollicités, parfois remplacés par bourrique ou bourriquet. Le bonnet d’âne était très en vogue dans une pédagogie révolue mais qui s’est prolongée, concrètement, jusqu’au début de ce siècle. Aujourd’hui, le bonnet d’âne n’est plus qu’une allusion, mais encore fréquente.

Nous savons que les noms d’oiseaux se prêtent volontiers à la comparaison et à la métaphore : butor, pigeon, buse et serin visent surtout les hommes. De même dindon, mais les dames s’exposent à être qualifiées de dindes !

Le sort de l’oie mérite un commentaire : on distingue une oie (bête comme une oie) d’une oie blanche qui se dit d’une jeune fille très innocente. On traite d’oison une personne trop crédule, facile à duper. Dans certaines régions, on bride encore les oies en leur passant une plume dans le nez pour les empêcher de franchir certaines ouvertures ; cela nous fournit l’occasion de rappeler bridoison (on écrit parfois encore brid’oison). Celui à qui revenait la tâche de brider les oies n’avait, d’ordinaire, pas plus d’esprit que le gardien de dindons, emploi souvent réservé au simplet du village.

Encore un oiseau : si les savants restent hésitants, ils s’accordent généralement à voir dans mazette un mot de la famille de « mésange ».

La faune invoquée pour désigner les peu favorisés en esprit s’étend aux mollusques : la moule et l’huître, bête comme une huître.

La flore inspire moins. Saluons le navet et la patate avant d’en arriver aux fruits un peu mieux représentés : poire, cornichon, melon et potiron illustrent notre chronique en désignant malicieusement différents degrés d’infériorité mentale. Banane, d’abord argotique, s’entend de plus en plus souvent. Il m’est arrivé de noter citron qui, de même que citrouille, désigne surtout la tête. N’allons pourtant pas croire que tout le vocabulaire soit aussi imagé. Dans de nombreux cas, on s’est contenté de substantiver l’adjectif : naïf, niais qui évoquent la naissance (naïf et « natif » sont de même origine) ou le nid (littéralement, niais signifie « pris au nid en parlant d’un faucon »), L’étymologie de nigaud est controversée : certains y voient un mot de la famille de niais tandis que d’autres pensent qu’il s’agit d’une forme abrégée de Nicodème. Crédule, arriéré, demeuré, attardé, borné, bouché se passent aisément de commentaires.

Jobard intrigue encore les étymologistes partagés entre une explication par Job, personnage biblique, et le radical de « jabot ». Benêt est un doublet, une autre forme de Benoît ; ces deux mots signifient, à l’origine, « béni ». On a cru, textes religieux à l’appui, que les simples d’esprit étaient bénis de Dieu. Ingénu a pris le sens de « naïf par sa franchise ».

Une évolution parallèle se remarque pour innocent où l’idée de « naïveté bénie » s’est renforcée et propagée par le souvenir quasi inévitable des Saints Innocents. L’adjectif bon prend place dans le répertoire des appellations des demeurés ; bonasse est plus parlant. Le français de Belgique se sert de l’expression II est tout bon pour signaler très gentiment le défaut d’esprit. Nous disons de même II n’est pas tout juste. Simple, simplet, gauche, balourd, nul vont de soi.

En forçant un peu nous pourrions ajouter brute, abruti, stupide et hébété. Fat, qui se réfère plutôt à la vanité, vient d’un mot provençal qui veut dire « sot » et que Marcel Pagnol a popularisé sous sa forme originale fada. Le degré le plus bas semble être atteint par nul et zéro : c’est un nul, c’est un zéro. Le latin déjà marquait la diminution, la descente : la locution entière était minus habens que l’on réduit aujourd’hui en parlant tout simplement d’un minus.

Ceci nous rappelle que le côté scientifique savant n’a pas été boudé : crétin, imbécile, idiot ont eu, ont encore parfois, leur signification précise dans la langue des psychologues, des psychiatres, des psy comme on les appelle aujourd’hui.

Débile mental s’abrège naturellement en débile, mot qui atteint maintenant la limite du péjoratif. Très courant, débile se réduit à deb dont la valeur dépréciative n’est plus discutable. Des néologismes à base savante apparaissent mais n’excluent pas quelque cruauté : mongol et même lobotomisé ! La comparaison avec des objets divers n’a pas manqué de se concrétiser dans la langue. Ballot, gourde, cloche, cruche émaillent les conversations ; bûche, souche, soliveau sont des allusions d’un autre ordre ; pantoufle, savate, perruque établissent une nouvelle différence de point de vue. Paltoquet aurait eu pour premier sens « vêtu d’un paletot ». La nourriture a pu inspirer : andouille, couenne, tourte, tarte, croûte, croûton, sans oublier nouille !

Métaphores plus curieuses : un emplâtre et une pochetée (le contenu d’une poche).

Les parties du corps aussi nous apportent leur illustration, ce sont les images les moins brillantes. S’il m’est arrivé d’entendre dire de quelqu’un C’est un pied, je relève trop souvent le recours aux deux mots de trois lettres commençant par C !

Et, puisque nous en arrivons à ce stade, signalons, sans fierté, la vogue actuelle d’enfoiré. Il est vrai, sans doute, qu’une grande partie du public ignore totalement ce que, dans un passé malgré tout récent, le mot « foire » a signifié.

L’imagination paraît sans bornes. Voici, à présent, toute une série de prénoms devenus des appellations qui nous intéressent.

Auguste, passant par le sens de clown, n’a pas tardé à s’employer dans une acception péjorative ; son hypocoristique gugusse le prouve assez. Parce que l’empereur romain Claude était faible d’esprit, son nom a pris le sens d’imbécile. Claude s’est prononcé « Glaude » (encore en Belgique, dans « reine claude ») et godiche en dériverait. Colas et Guillaume ont eu, ont peut-être encore dans certaines régions, le sens d’imbécile. Gille a toujours son sens dépréciatif : faire le gille ; il en va de même pour Jacques : faire le Jacques. Jacqueline s’emploie encore pour « niaise » quand il ne s’agit pas de stigmatiser une conduite trop émancipée. Jean, comme le dit Georges Doutrepont dans son ouvrage Les prénoms français à sens péjoratif, est « un des prénoms qui ont le plus souffert de la malignité populaire ». Les allusions sont étonnamment nombreuses : Jean l’âne, Jean farine, Jean fesse, jean foutre, Jean logne (à rapprocher du wallon liégeois lwègne, niais, sot), Jean le veau... Ajoutons encore les emplois de gros-jean, de Jeannot et de Jean le malin où l’adjectif est pris dans le sens que nous lui donnons dans faire le malin. Nicodème, fréquemment employé dans le sens de nigaud, est à l’origine du mot nigaud lui-même et de niquedouille. Dans un domaine aussi familier, aussi populaire, le recours à des allusions plus ou moins littéraires ne pouvait manquer. En voici quelques-unes. Gogo s’explique par le nom d’un personnage du Robert Macaire de Frederick Lemaître. Calino est un personnage créé par les frères Goncourt en 1852 et popularisé par le vaudeville de Barrère (1856).

Monsieur Prud’homme ou, simplement, Joseph Prudhomme est le type de bourgeois sentencieux et sot créé par Henri Monnier en 1830. Jocrisse est le nom d’un personnage de théâtre. Jeannot, gille et bobèche doivent la fréquence de leur usage ou leur regain au fait que ces noms ont été portés par des bouffons de foire et des farceurs de parade.

Péronnelle est l’héroïne d’une chanson du XVe siècle tandis que Fagotin est le surnom donné à un singe au XVIIe siècle.

Cette liste, on me le pardonnera, n’épuise pas la matière : il y faudrait au moins un volume ! Nombreux sont les termes oubliés, ou volontairement écartés parce qu’ils bravent l’honnêteté ; sans doute connaissez-vous aussi bien que moi ganache, œuf, nunu, schnock (que l’on écrit aussi chnoque) et autres corniauds... Je vous laisse le soin d’ajouter quelques perles à ce collier !


Source : Le Rail, septembre 2000