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Les fleurs et la langue
Albert Doppagne.
mercredi 16 juillet 2025, par
Les fleurs et la langue, à ne pas confondre avec le langage des fleurs !
Fleur bleue, la fleur de l’âge, la fine fleur, les fleurs de rhétorique, faire une fleur à quelqu’un, à fleur de peau, arriver comme une fleur, la fleur au fusil... à en juger par le nombre d’expressions dans lesquelles entre le mot fleur, il paraît normal de voir si certaines, en particulier, se trouvent « linguistiquement » privilégiées.
Première constatation : certaines fleurs ont un sens beaucoup plus large que leur simple mission botanique. Parmi les aspects qui ont le plus frappé, on ne sera guère surpris de trouver la couleur ou la nuance. On peut même dire que le procédé est banal : le nom de la fleur devient un nom de couleur et nous citerons en exemples la rose et la mauve. Servent aussi à désigner une couleur, une nuance, une tonalité, la capucine, le cyclamen, la jonquille, la lavande, le réséda, la violette, le lilas. Parfois, on prend la fleur comme point de référence : rouge comme une pivoine, comme un coquelicot, blanc comme lis...
Autre aspect fréquemment évoqué : le parfum, l’odeur. C’est le cas de la rose, du cyclamen, du jasmin, de la lavande, de la violette, ou de l’œillet pour ne citer que ceux-là.
Rien que de très normal dans tout cela. L’allusion à la forme est déjà moins fréquente. C’est encore le cas de la rose (grand vitrail circulaire, la rose des vents...). La tulipe, de même, a donné son nom à différents objets : verres à boire, lampes, globes électriques...
Une affection de la bouche ou du pharynx a reçu le nom du muguet par analogie avec les clochettes blanches de la fleur. Mais bien d’autres détails ont retenu l’attention ou frappé l’imagination. Détaillons les principaux cas, à commencer par la rose.
Dans l’expression frais comme une rose, il est fait allusion à un teint éblouissant ; les roses de la vie représentent les plaisirs et, le plus souvent, l’amour ; être couché sur un lit de roses, c’est vivre dans la mollesse, mais envoyer sur les roses doit faire songer aux épines puisqu’il s’agit d’envoyer au diable.
À l’eau de rose a le sens de mièvre ou de conventionnel. Découvrir le pot aux roses se dit pour percer le secret d’une affaire. Les significations les plus opposées coexistent, mais toujours dans des contextes différents. D’un côté, c’est la virginité comme dans la chanson populaire « tu n’auras pas ma rose... » tandis que ne pas sentir la rose s’emploie pour sentir mauvais.
Le proverbe lui-même, permet d’étendre encore le sens du mot : Pas de roses sans épines.
Le lis (encore souvent écrit lys) est devenu le symbole de la pureté et de l’innocence. L’histoire nous informe que, sous l’Ancien Régime, le lys représentait le royaume de France. La parole de l’Évangile « Les lis ne filent pas » en est arrivée à rappeler que la couronne de France ne pouvait passer aux mains d’une femme.
La marguerite a servi et sert encore de base à plusieurs termes techniques : « l’indicateur opérations terminées » (IOT) que les cheminots connaissent bien, l’hélice horizontale de l’hélicoptère, un certain cordage en termes de marine, un outil de corroyeur et, plus récemment, un dispositif amovible de caractères destinés à la machine à écrire. Rappelons aussi l’expression restée courante effeuiller la marguerite dont l’origine se trouve dans la coutume d’arracher un à un les pétales en disant successivement « un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ! »
Muguet a désigné jadis, en relation avec le parfum de ce nom, un jeune homme à la coquetterie raffinée.
Le nom de la tulipe servait de surnom, sous l’Ancien Régime, aux domestiques et aux soldats gais et pleins d’entrain. Nous connaissons le succès de Fanfan la Tulipe.
Violette, outre la couleur et le parfum, parfois même la saveur, peut servir à qualifier une personne humble et modeste.
Au Canada français, bleuet désigne, sous sa forme bluet, la myrtille.
Narcisse, en souvenir de la mythologie ancienne, désigne encore aujourd’hui un homme ou un jeune homme fier de sa beauté et infatué de lui-même. Le souvenir précis du héros antique s’est maintenu, on conserve toujours la majuscule initiale : un Narcisse.
Des acceptions et des locutions, par leur variété ou leur imprévu, nous engagent à poursuivre.
Charrier dans les bégonias signifie « exagérer » mais je l’ai entendu quelques fois dans le sens de « se tromper grossièrement ».
Une giroflée à cinq feuilles c’est la marque des cinq doigts laissée par une gifle. On se contente parfois du seul mot giroflée pour dire « un soufflet ».
Mauve se rencontre dans l’expression Fumer les mauves par la racine pour « être mort et enterré ».
Cattleya, à cause de la célébrité de Marcel Proust, a vu son emploi enregistré par les dictionnaires dans l’expression faire cattleya pour désigner l’acte de possession physique !
Le myosotis, dont l’étymologie est « oreille de souris », connaît d’autres désignations : aimez-moi, fleur bleue, herbe d’amour, oreille de souris et ne m’oubliez pas (très fréquente, cette appellation correspond à l’allemand Vergissmeinnicht).
Chrysanthème me rappelle cette expression, en vogue il y a un bon quart de siècle : Bientôt sous chrysanthèmes qui se disait pour un vieillard proche de son heure dernière mais surtout pour une personne qui paraissait malade. On disait aussi, dans les mêmes circonstances, « Passera pas l’hiver ! » souvent réduit, par euphémisme, sans doute, aux initiales PPH !
Des fleurs ont parfois servi à désigner des événements historiques : la Guerre des Deux-Roses (au XVe siècle) où le mot rose avait une valeur héraldique, la Révolution des Œillets (au Portugal en 1974). Parlera-t-on encore de la Guerre du Nénuphar ? Cette sotte querelle orthographique qui lors des récents accommodements, opposa les réactionnaires, partisans de la graphie avec PH aux tenants de la graphie nénufar avec F. En fait, les opposants semblaient vouloir ignorer que Littré donnait déjà les deux orthographes et que Marcel Proust écrivait nénufar, ignorer surtout qu’il s’agissait là de la meilleure façon d’écrire le mot puisqu’il n’était pas d’origine grecque et que, de ce fait, il ne demandait pas PH !
Quelques allusions littéraires enfin, pour ne pas passer pour un linguiste étriqué : le Lai du chèvrefeuille de Marie de France (XIIe siècle), le Roman de la Rose (XIIIe siècle) ; Le Lys dans la vallée de Balzac, le Lys rouge d’Anatole France, la Tulipe noire d’Alexandre Dumas père, la Dame aux camélias de Dumas fils, le Deuil des primevères de Francis Jammes, le Nom de la Rose d’Umberto Eco.
Source : Le Rail, juillet 2000
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