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Cheminot et poète

René Danloy.

lundi 30 juin 2025, par Rixke

« Un quatrain chaque jour, ma vie serait lumière, un ami chaque jour et je serais comblé ! » Telle est la devise de ce philosophe de l’existence. Depuis quelques années, André Claus est retraité. Il vit à Saint-Ghislain, dans un coin paisible et aéré de la ville. Sa grande passion réside dans la poésie en laquelle il est passé maître. Pour ce non-voyant, elle est synonyme d’évasion dans un monde qu’il parcourt désormais d’une tout autre manière.

Il est né en Flandre occidentale et il a à peine trois ans quand ses parents viennent s’installer dans le Hainaut. Il fréquente tout d’abord l’école primaire de Dottignies, ensuite l’école moyenne de Pecq, puis l’Athénée royal de Tournai. Son objectif est clair : il se destine au régendat en langues germaniques. Malheureusement, la Seconde Guerre mondiale éclate, ruinant ses projets. C’est alors qu’il décide d’entrer à la SNCB. Il entame sa carrière à l’atelier des locomotives de Tournai. Il débute en tant que traducteur, puis il devient élève-rédacteur. En 1944, il est « régularisé », ainsi que l’on s’exprime en jargon administratif. Il est promu au grade de sous-chef de bureau en 1963 et est muté la même année à l’atelier de traction diesel de Saint-Ghislain.

Mais, douze ans plus tard, il doit prendre prématurément sa retraite. En effet, sa vue s’altère gravement, au point que désormais, il ne distingue plus que des ombres.

Mais André Claus n’est pas homme à s’en émouvoir. Pas plus qu’il ne pleurerait sur lui-même. Son sort, non seulement il l’accepte mais il l’exploite. Il l’écrit d’ailleurs lui-même : « II ne faut jamais, au grand jamais donner libre cours au découragement ; lui prêter le flanc serait fatal. En revanche, il se trouve que la panacée existe, elle est sûre, elle est efficace ; il suffit en l’occurrence de s’occuper, de s’occuper encore, de s’occuper toujours. Je suivis donc la recette et, depuis lors, les journées se font vraiment trop courtes. »

On reconnaît en lui, dès le premier abord, l’interlocuteur profondément humain dont la culture ne connaît pas de frontières. Elle existe chez lui à l’état naturel mais il évite qu’elle ne vous éclabousse. Ainsi les mots sortent de sa bouche avec une telle aisance qu’il semble vouloir les tempérer par une discrète touche d’humour. Curieux de nature et battant de surcroît, il ne demande qu’à s’instruire encore et toujours. « À vingt ans on ne sait rien, à quarante peu de chose, à soixante pas assez », comme il aime le dire. On ne s’étonne donc pas qu’au bout de six décennies, il ait décidé d’apprendre le Braille ! À part l’écoute des médias, il passe le plus clair de ses loisirs aux activités intellectuelles. « Je réserve une large part à la poésie dans sa forme active, récurrence peut-être de quelques alexandrins maladroitement griffonnés pour les beaux yeux de je ne sais quelle oréade en jupons aux temps bénis des humanités. »

Et, justement, puisqu’on en parle, l’itinéraire de cet humaniste doublé d’un poète néo-romantique paraît bien paradoxal si l’on songe qu’au cours de ses études il ait choisi l’option scientifique ! Son palmarès poétique est impressionnant. Il participe régulièrement à de très nombreux concours littéraires, surtout en France. Ce sont, par exemple, les Jeux floraux de la Ville de Tautavel ou les Joutes poétiques du Roussillon à Perpignan. Il y fait d’habitude ample moisson de prix.

Il se distingue aussi très souvent dans notre pays où il fait d’ailleurs partie de l’Association royale des écrivains de Wallonie. Il a également publié un recueil, intitulé Évasions. Il en prépare actuellement un deuxième. Ce n’est certes pas cela qui nourrit son poète, bien au contraire car, homme généreux, André Claus en est plutôt de sa poche. Pour lui, cela n’a guère d’importance car il perçoit des choses que nous ne discernons pas, il s’ouvre un univers que nous ne faisons qu’entrevoir et, pour cet alerte octogénaire, le temps ne paraît pas compter. Qui sait si un jour, on ne découvrira pas l’un de ses poèmes dans un manuel scolaire ? Et, fiers, nous ne manquerons sans doute pas de penser : c’est un cheminot...

L’heure lointaine

Ils se sont arrêtés là-bas sous le vieux chêne,
Le ciel était si clair et le sable si blond,
Ils se sont arrêtés comme au jour le plus long,
Se riant de l’été, de sa brûlante haleine,

Et la main dans la main, regard à l’horizon,
Ils se sont raconté cette naïve scène,
Et la main dans la main comme à l’heure lointaine,
Qu’ils avaient oubliée dans une autre saison.

Le ciel était si clair et le sable si blond,
L’univers tout entier ne chantait que pour elle,
La source à l’eau limpide et la vive hirondelle
Et le brillant soleil de ce jour le plus long.

Ils se sont raconté cette naïve scène,
Sourire d’une reine au chevalier servant,
Paroles de futur à confondre le vent
Et le brillant soleil de cette heure lointaine.

Ils se sont regardés, les yeux remplis de peine,
Le ciel s’en vint si noir et le sable si froid,
Ils se sont regardés, puis ramassant leur croix,
Se sont évanouis tout au bout de la plaine.

Premier prix de l’Alliance poétique aux Jeux floraux 1991 de Tautavel, France.

Prête-moi tes yeux

Prête-moi ton regard, ami de la nature,
Je voudrais contempler le ciel en tous ses feux,
Le toit de ma demeure et les chemins poudreux
Où mes pas m’ont porté vers la grande aventure.

Le chant de mille oiseaux cachés sous la ramure
Sera l’écho du mien, d’alexandrins joyeux,
Et nos voix s’en iront très loin, je te l’assure,
Plus loin que l’horizon remercier les cieux.

Ami de la nature, oh ! prête-moi tes yeux,
Je verrai mon jardin, la fleur et la verdure,
L’eau claire du ruisseau, la source au gai murmure.
Et retrouvant ma nuit, je me sentirai mieux !


Source : Le Rail, juin 2000