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Faire son beurre sans « battre le beurre » !

Albert Doppagne.

vendredi 27 juin 2025, par Rixke

Il sera, bien entendu, question de langue plus que de profit ou de cuisine ! Expédions d’abord la question des origines avant d’aborder notre vrai sujet, le rôle du mot beurre dans notre langue. Beurre vient du latin butyrum, terme qui correspondait au grec bouturon. Cela nous aide à établir le rapport avec nos langues voisines, l’allemand qui dit Butter, l’anglais butter, le néerlandais boter et, plus proche de nous par la forme, l’italien qui emploie burro. Cela nous permet déjà de mieux comprendre les termes savants butyrique (acide butyrique), butyromètre (appareil destiné à mesurer la richesse du lait en matière grasse), butyreux et, plus lointainement, butane.

Passons rapidement sur les qualifications de ce dérivé du lait : beurre fermier, beurre laitier, beurre cru, beurre fondu, beurre pasteurisé, beurre rance... Un sourire en passant : ce n’est pas toujours une qualité d’être fort, voyez le beurre ! Il serait ingrat de ne pas faire allusion aussi au côté gastronomique. On y parle de beurres de diverses colorations : une raie au beurre noir, un brochet au beurre blanc, un poisson au beurre blond... S’il est question d’un œil au beurre noir, c’est d’une autre cuisine qu’il s’agit ! Diverses préparations culinaires peuvent nous tenter : le beurre maître d’hôtel, le beurre d’ail, le beurre d’anchois, le beurre de homard, le beurre d’écrevisses ou le beurre d’amandes. Mais trêve de détours, venons-en au fait. Les locutions familières ou populaires ne feront d’ailleurs que souligner l’importance alimentaire du beurre.

Promettre plus de beurre que de pain c’est promettre plus qu’on ne veut ou qu’on ne peut. Plus simplement, parfois, amuser par de vaines promesses. On parle couramment de l’assiette au beurre pour faire allusion aux profits que l’on retire de l’exercice du pouvoir.

De là l’intérêt de se trouver, d’être près de l’assiette au beurre !

Dans le même ordre d’idées, l’expression faire son beurre nous est familière pour éviter la banalité du verbe s’enrichir. Baigner dans le beurre exprime plus que de l’aisance, il y a la facilité dans la réussite et on parle parfois d’un beurre pour une entreprise qui annonce grand profit.

Le mot beurre en arrive ainsi à signifier argent : cela va mettre du beurre dans les épinards ! Personne ne songe plus à la préparation des légumes.

Beurre et argent se retrouvent dans l’expression On ne peut avoir (ou réclamer) le beurre et l’argent du beurre. Comprenez qu’on ne peut jouir d’un bien et du profit de sa vente. L’un ou l’autre, mais non les deux !

Il peut rester quelque souvenir du maniement du beurre... ou de l’argent ; un ancien dicton nous le rappelle : on ne saurait manier du beurre qu’on ne s’en graisse les doigts.

Le beurre peut être mou, la sagesse populaire ne l’oublie pas : on y entre comme dans du beurre. Traduisons : sans rencontrer de résistance. Un dicton wallon me revient en mémoire : il se casserait le nez sur une livre de beurre. Cette personne est tellement malchanceuse que le moindre obstacle lui serait fatal.

L’idée de mollesse, d’inconsistance peut faire son chemin : compter pour du beurre signifie être traité comme quantité négligeable. Être tout en beurre, avoir les mains en beurre font allusion à la maladresse, à des mains molles qui laissent tomber ce qu’elles devraient bien tenir.

On en arrive presque à la négation. L’Académie cite cette phrase : Il n’y a pas plus de champignons dans ce bois que de beurre en broche (ou en branche). Les notions de bois et de champignons ne sont que des exemples et peuvent être remplacées à l’infini. Aussi le Petit Robert rapporte-t-il la formule en ces termes : Il n’y a pas plus de (telle chose, telle personne) que de beurre... et il nous offre le choix pour compléter la comparaison : que de beurre en broche, en branche, aux fesses, au cul !

On comprend facilement que broche et branche soient aujourd’hui remplacés par des termes autrement significatifs ! Le beurre se conserve difficilement, le temps et la chaleur sont ses ennemis : fondre comme beurre au soleil finit par signifier disparaître. Rappelons, à ce sujet, un ancien dicton de marins : Terre de beurre, elle fondra au soleil !

Les marins désignaient par terre de beurre un brouillard lointain qu’un œil inexpérimenté prenait pour la terre. Fondre comme du beurre, dans notre langage courant, peut même faire penser à de la lâcheté. Mais tout cela n’enlève rien à diverses valeurs du beurre. La croyance populaire en a fait un remède contre les brûlures bénignes. Le beurre de mai est entré dans le folklore : le beurre fait pendant le mois de mai était considéré comme un onguent propre à guérir plusieurs sortes de plaies. La religion elle-même nous permet d’ajouter un point curieux à notre revue. Dans plusieurs diocèses, en effet, on a construit, jadis, des Tours de beurre ; elles étaient édifiées grâce aux dons que l’Église retirait des troncs où les personnes, qui voulaient obtenir la permission de manger du beurre pendant le carême, déposaient de l’argent. La Tour de beurre de la cathédrale de Rouen est à la fois imposante et célèbre.

Après la religion, la politique. On se souvient d’une formule fréquemment citée pour distinguer deux modes différents d’économie : Du beurre ou des canons ! Folklore, religion, politique ne doivent pas nous faire oublier que le mot beurre a encore connu un succès particulier dans des domaines très différents tels que la chimie (qui a parlé, entre autres, de beurre d’antimoine et de beurre de zinc), la minéralogie (avec ses beurres de terre, de pierre ou de roche).

Aujourd’hui encore, bon nombre de matières grasses portent toujours le nom de beurre : beurre de cacao, beurre de coco, beurre de muscade, beurre de cire ; on parle même de l’arbre à beurre !

La langue de la restauration ne cesse de s’enrichir d’allusions nouvelles : jambon-beurre, radis beurre, sans oublier le biscuit nommé petit-beurre dont le pluriel mériterait de se trouver dans une dictée de concours : des petits-beurre (il faut sous-entendre petits « biscuits au beurre » !)

Parfois, la couleur l’emporte sur la préparation : le haricot beurre ne doit son nom qu’à sa coloration jaune. Dans la gamme des jaunes, signalons aussi l’adjectif composé beurre-frais pour qualifier une tonalité du cuir : des gants beurre-frais.

Des belgicismes ne dépareront pas notre ensemble : battre le beurre dans le sens de s’embrouiller, se tromper est une locution inconnue en France où l’on parle de « patauger dans la choucroute » ! En Belgique, nous adaptons quelque peu les tournures françaises, ainsi nous notons être dans le beurre ou avoir le cul dans le beurre pour être dans l’aisance. Il est tombé dans l’assiette au beurre signifie que le jeune homme en question a fait un riche mariage !

Le beurre de pot a désigné longtemps, dans nos provinces, un beurre conservé dans un pot de grès ou de terre et destiné à être consommé durant la période pendant laquelle les vaches donnaient moins de lait et où le beurre était plus rare et... plus cher. Si ma mémoire est fidèle, le beurre de la « lune d’août » avait la réputation de bien se conserver.

Il convient de signaler quelques dérivés courants du mot beurre. Beurré, nom masculin, désigne une sorte de poire tandis que beurrée, nom féminin, se dit d’une tranche de pain beurré, d’une tartine. Certains dictionnaires français donnent ce terme comme vieilli.

Le verbe beurrer a plusieurs acceptions : beurrer une tartine, faire tremper dans le beurre et se beurrer, pronominal, signifie s’enivrer. De là le participe employé adjectivement : être complètement beurré, être ivre.

Certains dictionnaires enregistrent même beurré comme un petit Lu (un petit-beurre de la marque Lu) !

En Belgique encore, se joue la concurrence du beurrier et de la beurrière pour désigner le récipient destiné à contenir le beurre. Voici ce qu’il en est. Le beurrier peut être le crémier, le commerçant qui vend du beurre ; s’il s’agit d’une femme, ce sera la beurrière (en Wallonie, on parle encore de la femme au beurre !).

Mais beurrier est aussi, en français moderne, le seul mot qui désigne le récipient. La beurrière, pour littré, il y a plus de cent ans, était d’abord la baratte, ensuite le récipient, enfin « une sorte de toile de Bretagne » ! En Belgique, dire une beurrière pour un beurrier est donc un archaïsme ; cela s’est dit en français de France, cela ne se dit plus, le beurrier a définitivement supplanté la beurrière !

Le français de Belgique a ses particularismes ; le français de France n’aurait-il pas les siens ? L’abréviation B.O.F. (prononcez « bé-au-èf ») remonte à 1944 ; elle désignait – et désigne encore – le crémier (celui qui vend Beurre, Œufs et Fromages, B.O.F.). Le sens a rapidement évolué : on a entendu par là le commerçant qui s’est enrichi par le marché noir ; par la suite, B.O.F. s’est dit, tout simplement, d’un nouveau riche. Je n’ai jamais entendu employer cette abréviation en Belgique mais elle figure, ainsi détaillée, dans les dictionnaires français.

Terminons par un nouveau sourire pour bien montrer que le beurre est bien vivant et sert à toutes sortes de sauces ! Qui donc ne connaît ce virelangue, cette phrase quasi impossible à prononcer sans hésitation et qui commence par « Petit-pot-de-beurre-quand-te-dé-petit-pot-de-beurre-riseras-tu ? Je me dé-petit-pot-de-beurre-riserai-quand-tous-les-petits-pots-de-beurre-se-seront... ».

Sans doute en connaissez-vous des variantes, par exemple avec pot à beurre au lieu de pot de beurre !


Source : Le Rail, juin 2000