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Les quatre cents coups

Albert Doppagne.

mercredi 10 janvier 2024, par Rixke

Tout à coup, l’idée me vient de consacrer une chronique au mot coup. Par bonheur, les exemples m’arrivent coup sur coup : en faut-il davantage pour risquer le coup ? Vous avez soif ? Buvez un coup, et vous pouvez choisir : un simple coup d’eau, un coup de rouge, voire un coup d’eau-de-vie ! Votre voisin vous donne un coup de coude, votre voisine un coup de genou ?

Peut-on vous donner un coup de main pour vous tirer d’affaire – heureusement, ce n’est pas un mauvais coup ! – ? Mais prenez-y garde, coup de main peut avoir plusieurs sens : une attaque rapide ou une façon adroite de procéder. Il faut avoir le coup de main pour réussir parfaitement certains travaux. Puisque nous en sommes aux parties du corps, rappelons l’infinie variété des sortes de coups : le coup de tête comme le coup de pied peuvent s’entendre au propre comme au figuré. Il est interdit à un boxeur de donner un coup de tête mais c’est parfois sur un coup de tête que bien des réussites se réalisent. Le coup de pouce est curieux. Il peut représenter le dernier coup à donner à un ouvrage pour que celui-ci soit parfait ; il peut signifier aussi qu’on a légèrement déformé la réalité. L’argot va plus loin : donner le coup de pouce a le sens d’étrangler ! Jeter un coup d’œil s’entend différemment d’avoir le coup d’œil. Un simple coup de langue sera parfois l’équivalent d’un coup de dent sinon d’un coup de bec. Les colériques, quelques orateurs aussi, pratiquent facilement le coup de gueule ; les phonéticiens vous parleront plus précisément d’un coup de glotte et il n’est nul besoin d’être rapace pour donner un coup de griffe. Avoir le coup de patte est l’idéal du peintre, mais donner un coup de patte c’est critiquer, décocher un trait malveillant. Vous devez sortir ? Êtes-vous sûr que votre pantalon n’a pas besoin d’un coup de fer, votre veston d’un coup de brosse ? Pour être tout à fait correct, n’oubliez pas le traditionnel coup de peigne !

Dans la rue, votre voisine, justement, se trouve sur son seuil : vous lui donnez un coup de chapeau. Vous êtes violoniste : votre coup d’archet est bien connu. Vous êtes caricaturiste : votre coup de crayon fait toute votre réputation. Vous êtes invité : votre coup de fourchette ravira votre hôte. Le journal vous apprend que la police vient de réussir un joli coup de filet, des coups de feu ont été entendus ; coups de fusil, coups de revolver... Il n’était pas question d’un coup d’Etat mais l’affaire est sûre, ce ne fut pas un coup d’épée dans l’eau ! Il est nécessaire de donner un sérieux coup de barre pour éviter tous ces désordres qui vont, hélas, se multipliant. Philosophe, vous vous dites que peut-être par un coup de bol, voire un coup de pot, vous êtes resté à l’abri de toute inquiétude. Cela ne vous empêche pas, le moment venu, de donner un coup de collier, d’y mettre un coup et, surtout, de tenir le coup. Vous ne craignez guère le coup de pompe, vous aspirez, au contraire, au coup double ou au coup d’éclat. Le coup de bambou ni le coup de folie ne sont pas votre fait. Pour vos vacances, cependant, souvenez-vous que, sur le coup de midi, le coup de soleil est à craindre ! Des vacances à la mer, sans doute ? Mais c’est le marin qui redoute le coup de chien, cette tempête subite, le coup de mer, le coup de roulis et le coup de tangage. Il s’est embarqué : il en donne un coup mais la pêche c’est toujours, plus ou moins, un coup de dés ! Du coup, je me rends compte du nombre de coups que je néglige ! Cela valait-il le coup d’entreprendre cette revue ? Adieu donc le coup de sang, le coup de maître, le coup de grisou, les coups fourrés, les coups bas, les coups de canif dans le contrat, le coup du lapin et même le coup fatal.

N’abandonnons pas la partie sans saluer les coups les plus célèbres : le coup de Trafalgar, le coup du père François et le coup de Jarnac !

À part chose, affaire, machin, truc, il n’y a guère de mots, en français, qui puissent s’accommoder d’autant de situations, et aussi diverses, que le nom coup. Les quatre cents coups ne seraient pas loin si l’on voulait insister encore un coup, se mettre résolument dans le coup et, éventuellement, travailler à coups de dictionnaire !


Source : Le Rail, janvier 1999