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Le chef et la tête

Albert Doppagne.

jeudi 27 avril 2023, par Rixke

Connaissez-vous le vertige linguistique ? Ces lignes vont sans doute vous convaincre de son existence car l’aventure des mots qui désignent la tête constitue un véritable tourbillon dont, faute de place, nous ne pourrons donner qu’une idée assez sommaire. Il faut, pour bien faire, remonter bien loin :

à l’indo-européen, cette langue de base dont sont issues la plupart de nos langues d’Europe.

Les linguistes ont trouvé qu’un radical « kap » servait à désigner la notion de tête : kaplan en sanskrit, caput en latin.

Pour comprendre que le radical grec « kef » que l’on trouve dans « képhalê » représente bien le même radical primitif, il suffit de quelques constatations et d’un peu de réflexion. Le A passe normalement à E : à l’italien caro correspond le français cher. Le phénomène est tellement patent que les Anglais écrivent encore A quand ils prononcent E : I have, shaker, pale-ale...

Le P passe facilement à F : l’allemand Fuss (pied) correspond exactement au grec ancien pous.

Le latin caput (tête) a donné chef en français : n’est-il pas significatif de comparer à l’ancien passage de « kap » à « kef », celui, plus récent, de cap à chef ? Le vertige vous prend sans doute, mais il faut bien savoir que dans tout ceci il n’y a rien de fantaisiste ou d’imaginaire. Il ne s’agit pas d’un jeu – un jeu de mots, ce serait le cas de le dire – mais au contraire de l’illustration de lois linguistiques qui ont été découvertes et formulées dans la seconde moitié du siècle dernier.

Bornons-nous au français moderne. Il n’y a aucun mérite à reconnaître le grec dans les termes scientifiques tels que céphalée, encéphale, encéphalogramme, céphalopode, bicéphale, tricéphale, brachycéphale ou cynocéphale.

L’inventaire linguistique est beaucoup plus varié et complexe quand nous partons du latin caput.

Par une évolution phonétique normale de deux millénaires, caput aboutit à chef.

A est passé à E, ce n’est plus un mystère pour nous ; C est passé à CH tout comme dans camisia – chemise, canicula – chenille, camminus – chemin. Pour le sens, rappelons que chef signifie encore tête dans couvre-chef et qu’il traduit des notions très voisines dans chef de file, chef-lieu ou chef-d’œuvre.

La famille des mots issus du latin caput est une vraie fourmilière où se côtoient des formes traditionnelles dites populaires et des formes savantes qui ont repris la syllabe initiale « ca ».

Parmi les dérivations traditionnelles mentionnons cheptel (on compte le bétail par têtes), chapitre et chapiteau, chevet, achever (venir « à chef », venir à bout), parachever, inachevé...

On reconnaît plus aisément les formes savantes : capital, capitale, capitation, capitalisme, capitule, capituler, récapituler, décapiter, capitaine et tant d’autres.

Au cours des siècles, le français s’enrichit d’emprunts à d’autres langues ou à des dialectes. Provenant du provençal on peut citer : chabot, chavirer, cabus, cadeau, capiteux, cap (armé de pied en cap).

Au gascon nous devons cadet : les fameux cadets de Gascogne.

De l’italien relèvent caporal, caprice (coup de tête), accaparer et bien d’autres.

Au crédit de l’espagnol, caboter et cachalot pour ne citer que ceux-là mais qui suffisent à illustrer l’étendue du domaine lexical d’une telle étude.

Ne négligeons pas non plus d’autres formes qu’a pu prendre le radical : précipice, précipiter, occiput ou biceps et triceps.

Mais que vient faire le mot tête dans toute cette histoire ? C’est un terme qui vient du latin vulgaire testa et qui, à l’origine, signifiait coquille, poterie faite d’argile cuite ou, simplement, tesson. Ce fut d’abord un mot vulgaire employé par métaphore pour désigner la tête, métaphore analogue à celle que nous pratiquons quand, au lieu de tête, nous disons cafetière ou bobine.

Le français, langue vivante s’il en est, n’a pas manqué les occasions de s’enrichir en forgeant des mots nouveaux sur chef et sur tête.

Pour chef, notons cette série, souvent discutée parce qu’il s’agit de néologismes : chefferie, cheffesse. Sous-chef est admis sans difficulté et cheftaine reste un anglicisme très marqué.

Pour tête, signalons têtière, têtu, têtard, étêté, entêter, entêtement, en-tête, tête-de-nègre, tête-de-loup...

Une curiosité pour finir : le cas de tête-bêche. Dans ce composé on retrouve deux fois la notion de tête car bêche est le reste d’un ancien « béchevet », littéralement « à deux têtes ».

Comme on peut le voir, un véritable musée lexical dans lequel il est facile de se perdre ou de s’étourdir !


Source : Le Rail, août 1994