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De Dinant à Givet

R. Gillard.

lundi 12 septembre 2022, par Rixke

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Au long de sa route belge, magnifique chemin de cent quatre-vingt-douze kilomètres, l’antique Mosa a composé de splendides paysages. Qu’elle les ait taillés dans le calcaire dévonien ou dans le calcaire carbonifère, aux rendez-vous de la Famenne et du Condroz ou du Condroz et de la Hesbaye [1], partout, le visage meusien s’habille de lumière et de grâce, de beauté délicate, souriante.

De ce précieux don de la nature, le tronçon de Givet à Dinant est sans nul doute l’un des mieux connus, des plus prisés, des plus vantés. Ici, l’homme a passé, bâtissant, symétrisant, ornant, agrémentant ; il a créé des parcs, des sentiers-promenades, des piscines, des belvédères, des plaines de jeux, et tout ceci pour la plus grande joie du touriste.

Le rail, bien entendu, apporta lui aussi sa contribution à l’édification de la féerie mosane. Le 1er juillet 1862, par cette vallée que, vingt ans auparavant, Victor Hugo, en route pour le Rhin, suivait en diligence, la ligne Dinant-Charleville était solennellement inaugurée. Elle verrait plusieurs fois Verlaine et Rimbaud l’emprunter pour « monter en Belgique » : le Symbolisme prenait le train.

Quoi de plus délicieux, au demeurant, que ce bout de chemin de fer ? Passé Dinant et Anseremme, le voici qui s’engage, étroitement collé à la rive gauche, par les confins du Condroz et de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Colossale sentinelle plantée aux portes de la clairière dinantaise, le rocher du Moniat disparait, happé par une courbe. Le couloir se creuse, hérissé d’arbres, et tout à coup surgit, dans un admirable décor de roches et de frondaisons, le superbe château de Freyr.

Immense édifice flanqué de quatre tours pointues, agrémenté de jardins dessinés, croit-on, par Le Nôtre, cet imposant gardien d’un petit fief qui connut son heure de gloire fut construit en 1637. Le 25 octobre 1675 y fut signé le fameux traité de commerce entre la France et l’Espagne, communément appelé traité de Freyr. Ce fief de Freyr est d’ailleurs un habitat très ancien. En 1819, on découvrit, à huit cents mètres au nord-ouest du château, une grotte composée de huit salles reliées entre elles par des corridors creusés, selon toute vraisemblance, il y a des milliers d’années, par les eaux de la Meuse. On y trouve des silex taillés, des fragments de poteries, ainsi que de très intéressants restes du bœuf, du rhinocéros et de l’ours des cavernes. La petite grotte funéraire, découverte en 1908 sur la rive droite, se révéla, elle aussi, du point de vue de l’archéologie, du plus haut intérêt.

La vallée se rétrécit davantage. Par ce pittoresque corridor qu’étranglent, dans un entremêlement de végétation touffue, d’abruptes et hautes falaises coralligènes, la Meuse et ses deux compagnons – le rail et la route – ont toutes les peines du monde à se frayer un passage. On laisse, à gauche, le sauvage ravin de Colebi, et c’est alors que bondit – « brusque et horrible précipice », disait Victor Hugo – le surprenant rocher du Chien. Au sommet s’élève le château Thierry ou, plutôt, ce qu’il en reste. Certain seigneur-bandit l’avait construit vers 800. Henri II, de passage en 1554, le démolit en partie, et Louis XIV, en 1675, lui donna le coup de grâce. Des ruines prestigieuses, on découvre un merveilleux panorama de la vallée.

Centre de villégiature apprécié, niché dans l’un des sites les plus gracieux de la Meuse, voici Waulsort. Une abbaye y fut fondée en 969 par Eilbert, comte de Florennes, et sa pieuse épouse Héresinde. C’est de l’école renommée de ce saint lieu que sortit l’illustre humaniste Wibald, abbé de Stavelot. L’édifice fut rasé en 1793. sans doute par ordre du sieur Lecolle, maire de Givet, grand démolisseur de châteaux et d’églises, et que le 9 Thermidor envoya à l’échafaud. Restauré, l’ancien palais abbatial, édifié en 1670, est connu, de nos jours, sous le nom de château de Waulsort. Il se dresse sur les bords mêmes de la Meuse, à deux pas de la gare, au milieu d’un parc remarquable.

Hastière ne le cède en rien quant au pittoresque à sa voisine renommée. Village double, issu d’une localité qui fut coupée en deux vers 1300, cette jolie agglomération se compose en réalité de deux communes distinctes. Hastière-Lavaux, où la Meuse se grossit du Féron, est située sur la rive gauche, au pied des curieux rochers de Tahaux. Curieux, et pour cause : on y a découvert, dans deux cavernes et divers trous, trente-cinq crânes parfaitement conservés, datant de l’âge de la pierre polie, ainsi que de nombreux autres vestiges de ces temps fabuleux. Hastière-par-delà, elle, a choisi la rive droite. Vous y verrez une église romane commencée en 1033 et complétée en 1264 par un charmant chœur gothique. C’est la survivante, restaurée en 1884, d’un prieuré de l’ordre de saint Benoît, que les calvinistes français, envoyés au secours du prince d’Orange, brûlèrent en 1568, et que certains révolutionnaires livrèrent une seconde fois aux flammes en 1793. Dédiée à saint Walhère, cette église renferme maintes curiosités, dont un triptyque du peintre liégeois Auguste Donnay, illustrant la légende du bienheureux. Occis par un parent, Walhère avait été jeté à la Meuse. Mais .son cadavre surnagea, prétend la tradition, et le limbe qui l’illuminait attira les passants. On ramena le corps sur la berge et, à l’endroit où on le déposa, fut bâtie la première chapelle d’Hastière.

Le Condroz délaissé, le train, maintenant, s’en va par les frontières de la Famenne et de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Nous traversons Hermeton ; la Meuse y accueille un nouvel affluent, l’Hermeton, bien sûr, un vrai sauvage sorti tout droit d’un fouillis de sous-bois et de roches, où il a pu, à loisir, se tortiller comme un orvet. Ce village à flanc de coteau ? C’est Agimont : ancienne possession de Givet. elle conserve les vestiges d’un manoir ruiné par le roi Henri II. Autre ancien fleuron de la seigneurie givetoise, Heer, son vis-à-vis, s’enorgueillit, pour sa part, de ses fabriques de pipes, et rien ne vaut, croyez-moi, une pipe de Heer bourrée d’un fin tabac qui pousse près de là, à Cul-des-Sarts !

Un coup de sifflet, et le train repart, laissant derrière lui la gare de Heer-Agimont et l’embarcadère pour bateaux de plaisance. Un vent folâtre l’accompagne, chargé d’une odeur de bruyère et de pin, un vent venu du sud, du pays des Dames de Meuse et des sources de la Houille. Oui, ce large vent d’Ardenne vous apporte les senteurs de la France. Nous sommes en France, du reste. Cette trouée dans la roche blanche, cette Meuse large, imposante, tranquille, cette ville qui étonne, qui séduit, c’est Givet. Givet, j’y vais : obéissons à la devise... ne serait-ce – foin des gourmets ! – que pour goûter certaine soupe à l’oignon.

Ancienne place forte, aujourd’hui petite cité de huit mille habitants, Givet a joué dans l’histoire de France et de Belgique un rôle non négligeable. A la fin du Moyen Age, elle appartenait aux princes-évêques de Liège. Charles Quint, en ayant obtenu la cession, y fit construire, au sommet d’un promontoire dominant la rive gauche, une imposante citadelle qu’il baptisa Charlemont. La forteresse fut donnée à Louis XIV en 1680, en exécution de la paix de Nimègue, et, en 1699, le traité de Lille confirmait à la France la possession de Givet ; le Roi-Soleil fit alors compléter les fortifications de la ville et de la citadelle par Vauban. Soixante-quinze ans après, le traité des Limites donnait en outre à la France les villages de Foisches, Ham. Chooz, Hierges et Aubrives : la curieuse botte de Givet était définitivement façonnée. C’est en vain qu’en 1815, les Prussiens tentèrent de s’emparer de Charlemont : vaillamment défendue, la place n’ouvrit ses portes que lorsqu’elle eut appris la rentrée de Louis XVIII à Paris. Mais, en août 1914, la citadelle fut de nouveau mise à prix. Les canons, cette fois, eurent raison du vieux fort : au bout de trois jours d’un bombardement forcené, les constructions de l’intérieur n’étaient plus qu’un amoncellement de ruines et de cadavres.

Flâner dans Givet, parcourir ses abords, c’est aller de découverte en surprise, d’étonnement en émerveillement. Ce qui retient en premier lieu l’attention, c’est le prodigieux développement industriel de la ville. Un port actif à la tête du canal de l’Est, une gare de chemin de fer qui accuse annuellement un trafic international de plusieurs millions de tonnes, de vastes usines de soie artificielle, une industrie métallurgique en pleine expansion, des exploitations de calcaire et de marbre, des papeteries : à sa porte sud. une centrale nucléaire en construction ; à sa porte nord, le plus vaste et le plus moderne silo à blé d’Europe occidentale : tout, ici, respire le travail et la force, la volonté et la grandeur de vivre.

Mais Givet, c’est aussi une délicieuse oasis de vacances !

Voici d’abord le Grand-Givet, ou Givet-Saint-Hilaire, la vieille ville, cœur commercial de la cité. Elle s’étend sur la rive gauche de la Meuse, entre le fleuve et le chemin de fer. Là joua Méhul : il y naquit, en 1763, au numéro 5 de la rue qui porte son nom. Là, encore, vous verrez une église vénérable, naturellement baptisée Saint-Hilaire, dont le curieux clocher d’ardoise excita la verve railleuse de Victor Hugo.

Voulez-vous visiter la ville neuve ? Petit-Givet, ou Givet-Notre-Dame, a préféré la rive droite. Vous y ferez la connaissance de la Houille, cette grande fille de la Croix-Scaille. qui se jette dans la Meuse au son des enclumes et des marteaux-pilons. Et vous y découvrirez un autre vénérable sanctuaire, naturellement baptisé Notre-Dame.

Désirez-vous à présent connaître le pays de Givet ? Cette jolie couronna de quelque vingt villages, hameaux et lieux-dits, éparpillés tout autour de la ville, par France et par Belgique, dispense les plus ravissantes promenades. Rappellerons-nous Charlemont ? Des hauteurs de l’épine rocheuse, où l’Hispano-Gantois bâtit sa forteresse, s’étend une vue incomparable. En face, sur la rive droite, tout contre Petit-Givet, se dresse le plateau du mont d’Haur, célèbre par son antique tour Grégoire et les restes de fortifications entamées sous Henri II et continuées par Vauban. Fromelennes s’est nichée à quelques pas de là : elle vous convie au mariage de la Houille et de la Schloup, un ruisselet accouru de Feschaux, dans la Famenne belge, et à ses renommées grottes de Nichet. Et voici Flohimont, d’où la Houille s’élance vers Gedinne et les Maisons-Blanches, avec leur pittoresque chapelle de Notre-Dame de Walcourt. Et voici, comme autant de maisons d’opérette, de petites gares échelonnées le long de la Meuse, au milieu des pommiers et des cerisiers, et voici de petites gares rouges et vertes, blanches et bleues, qui chantent la mousse des bois, l’herbe chaude et la source cachée, le ciel large et le grand soleil.

Douces visions, charmants sourires. Images d’un juillet sur la Meuse, d’une merveilleuse terre de vacances.


Source : Le Rail, juillet 1963


[1La Meuse n’est ardennaise qu’en France. Elle laisse l’Ardenne, à quelques kilomètres en amont de Givet, pour pénétrer en Famenne.