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Dans les Ardennes flamandes
R.G.
vendredi 4 février 2022, par
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Capricieuse, la nature réserve quelquefois les impressions les plus inattendues. Entre Dendre et Escaut, là où, selon toute vraisemblance, venait mourir l’antique forêt charbonnière, une bousculade de coteaux et de monts curieusement jaillis au milieu de la plaine, étonne le promeneur. Ces derniers spasmes du Tertiaire, ce sont les Ardennes flamandes. Trois cités, que leur configuration aux confins de la région a fait appeler les villes-sœurs, revendiquent l’honneur de gouverner ce petit pays d’entre-deux : Audenarde, Grammont et Renaix.
Si Audenarde, deuxième ville d’art de la Flandre-Orientale, aime à rappeler son fameux hôtel de ville, si Grammont, pour sa part, se prévaut de son « mur », à la gloire duquel le Tour de France cycliste n’a, certes, pas apporté la moindre des contributions, il n’en reste pas moins que Renaix, de par sa situation géographique privilégiée, constitue incontestablement l’attrait essentiel de la contrée ; il aura donc droit à notre prédilection.
Un petit train, tout humide encore de la rosée de la nuit, vous attend dans la gare d Audenarde. Qui, mieux que lui, le petit train, vous conduirait au pays des collines ? Le chemin, il l’a couru cent et cent fois, par neiges et vents, sous les pires soleils et les pires averses. Il sait, parce qu’il est devenu leur ami, le nom de chaque mont, le secret de chaque ru. Il va, le petit train, tout souriant, tout guilleret, et vous n’êtes pas loin de penser, à compter ses mille caracoles, qu’il fait l’école buissonnière. Il a laissé derrière lui le charmant Etikhove, puis le tunnel de Louise-Marie, repaire de Goering en 1942, et voici que Renaix se découvre, long éventail de toits rouges où l’ardoise, çà et là, distribue sa chantante grisaille. Vous entrez chez la Reine des Ardennes flamandes.
Habitat très ancien – il aurait été, avant de devenir le siège d’un castellum romain, une colonie celto-germanique importante –, Renaix ne conserve cependant que peu de traces du passé. Si la tour Saint-Martin et le dolmen du Bois-Joly n’attirent guère que les férus de l’architecture et de l’archéologie, la chapelle de Lorette, au pied de la « Montagne de Musique », connaît, par contre, l’affection de nombre de touristes. Ce coteau, l’un des plus pittoresques de la région, constitue, en effet, un but de promenade recherché. Les Romains, qui plantèrent sur ses flancs l’un des premiers vignobles des provinces belgiques, l’avaient baptisé le « Mont des Muses ». Le sommet de la colline est couronné par un large plateau, au milieu duquel s’élève une jolie tourelle, la Geuzentoren. De ce promontoire, la vue embrasse une admirable étendue de pâturages et de bois.
La grande richesse architecturale de Renaix est, sans contredit, la magnifique église Saint-Hermès, célèbre surtout par sa crypte – véritable cathédrale souterraine –, pur chef-d’œuvre de l’art roman, et par sa vieille tour ruinée, d’où s’envole chaque samedi soir, de la mi-mai à fin septembre, l’allègre carillonnement de quarante-quatre cloches. L’édifice renferme, en outre, la châsse de saint Hermès, ce préfet de Rome converti au catholicisme vers 130, dont les reliques, au terme d’une longue aventure qui les conduisit à Salzbourg d’abord, puis à Aix-la-Chapelle, auraient été amenées en grande pompe, en 860, à Renaix, lequel, dès lors, considéra le nouveau Saül comme son patron. Lourd héritage, du reste, car, depuis ce temps-là, les Renaisiens ont été surnommés les « Sots ». Hermès, en effet, aurait un jour enchaîné le Diable, ce qui lui valut, à cause de la croyance populaire qui attribuait la folie aux maléfices des démons, le patronage des simples d’esprit. D’aucuns, là-dessus, avanceront que notre saint se devait de préserver sa bonne ville de Renaix. Las ! prétend un adage, il guérit les fous des environs, mais laisse ceux de Renaix tels qu’ils sont.
Ce qui n’empêche pas la bonne ville de Renaix de vénérer et de magnifier son patron. Le Fiertel en est l’aimable preuve, cette ancestrale coutume, datant probablement du XIIe siècle, qui se déroule, chaque année, le jour de la Trinité, et voit les illustres reliques portées triomphalement en procession à travers prés et bocages. Les Renaisiens, d’ailleurs, ne se formalisent guère de leur sobriquet. Le « lundi des Fous », le premier lundi après l’Epiphanie, curieuse fête carnavalesque, à l’occasion de laquelle bunsis, caricoles, bonmokis, witingen, sneitnis et autres spécialités réputées de l’endroit chatouillent agréablement plus d’un gourmand palais, nous laisse même penser qu’ils s’en glorifient quelque peu !
Mais au pays des « Sots », aussi, mascarades et folies n’ont qu’un temps. Car Renaix, bien avant tout, par-dessus tout, c’est un petit coin tranquille et rêveur, où la nature a conservé sa reposante rusticité, havre délicieux de simplicité et de paix. Connaissez-vous les perles du pays de Renaix ? Voici la Cruche, l’Hemelberg, le mont de l’Hootond, le mont Saint-Laurent, la Haute-Bruyère, la Petite-France. Et voici, avec ses 141 m. d’altitude et ses six cents hectares de feuillée, le célèbre mont de l’Enclus, le Kluisberg. Cette colline, d’après des chroniqueurs, tire son nom d’un ancien ermitage (kluis) qui y aurait été bâti sous les premiers Mérovingiens. Dans ces bois, assure une tradition, fut caché, vers 460, un petit enfant de race princière qu’on devait connaître sous le nom de Childéric 1er.
Vous avez quitté le petit train guilleret. Maintenant, à bord d’un autobus, vous prenez le chemin de l’Enclus. Etroite, la route s’enfonce dans la vallée du Rhosnes, cet éphémère affluent de l’Escaut. La claire randonnée ! Déjà, les peupliers poussent leurs verts bourgeons, et, dans les champs, où pâquerettes et pissenlits se dépêchent de naître, les vaches libérées de l’étable mâchent la première herbe du printemps. Avril rit de toute sa jeunesse.
Le mont de l’Enclus propose de nombreuses promenades. On peut l’atteindre, au sud, par les villages d’Amougies et d’Orroir, et, du côté de l’ouest et du sud, en partant d’Escanaffles et de Ruien. L’excursion la plus courte, et sans doute aussi la plus pittoresque, est celle à laquelle nous convie Amougies. Au sortir de la localité, un sentier pavé s’élance bravement vers le mont. A mi-flanc, un chemin de terre lui succède, qui s’engage bientôt dans la plus délicieuse des sylves. A mesure que l’on gagne de la hauteur, le vent s’enhardit, l’air se vivifie, et, lorsqu’on arrive au sommet, que domine une énorme tour blanche, un extraordinaire panorama, embrassant une vaste partie des campagnes hennuyères et flamandes, s’offre au regard étonné. La descente peut s’effectuer par Orroir, où, bien sûr, l’on retrouve l’autobus qui nous ramènera à Renaix.
Il ne s’indique pas, toutefois, de quitter la ville de saint Hermès sans avoir gravi l’Hootond. Le mont s’élève aux pieds mêmes de la cité, jusqu’à 150 m d’altitude ; il est, après le mont Kemmel, haut de 151 m, le point culminant de la Flandre. Au-dessus a été aménagé un parc-panorama, d’où la vue plonge jusqu’aux marches de la France. Cent huit clochers, prétend-on, peuvent y être dénombrés, par temps clair.
Et s’il vous reste quelques heures de loisir et si cette aventure au pays des collines ne vous a pas trop fatigué, vous irez voir ces autres jardins reposants qui ont noms Kwaremont, Opbrakel... Dès lors, vous aurez fait vôtres les Ardennes flamandes, et nul doute que de ce jour de vacances, passé par monts et par trains, vous conserverez un agréable souvenir.
Source : Le Rail, avril 1962
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