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On a perdu le train spécial

Un conte de Sir Arthur Conan Doyle.

vendredi 30 avril 2021, par Rixke

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La confession d’Herbert de Lernac, actuellement condamné à mort à Marseille, a jeté quelque lumière sur l’une des affaires criminelles les plus inexplicables du siècle (affaire qui, je le crois, n’a jamais eu de précédent dans aucun pays). Certes, les milieux officiels répugnent à en discuter, et la presse n’a guère reçu d’informations. Toutefois, il est permis de penser que la déclaration de cet archicriminel est corroborée par les faits, et que l’on tient enfin la solution de cet ahurissant problème. Comme l’affaire remonte à huit ans, comme d’autre part son importance s’est trouvée plus ou moins minimisée par une crise politique qui accaparait à l’époque l’attention du public, il ne sera pas mauvais de faire l’exposé des événements, de ceux du moins dont nous avons vérifié l’authenticité. Nous les avons glanés dans les journaux de Liverpool que nous avons collationnés, dans l’enquête ouverte à propos de John Slater, le mécanicien, et dans les dossiers de la London and West Coast Railway Company, qui ont été courtoisement mis à notre disposition. Voici donc les faits, dans leur impressionnant résumé.

Le 3 juin 1890, M. James Bland, commissaire à la gare de Liverpool de la London and West Coast, fut informé qu’un certain M. Louis Caratal désirait le voir. M. Louis Caratal était brun, de petite taille et d’âge moyen ; il marchait si voûté qu’il devait souffrir d’une difformité de la colonne vertébrale. Un ami l’accompagnait : c’était un homme à la stature imposante, dont les manières constamment déférentes et attentives traduisaient sa qualité de subordonné. Cet ami, ou compagnon, dont le nom ne fut pas annoncé, était vraisemblablement un étranger d’origine espagnole ou sud-américaine, à en croire son visage bronzé. Signe particulier qu’on releva chez lui : il portait dans sa main gauche une petite serviette de cuir noir, et un employé du bureau central doué d’une vue perçante remarqua que cette serviette était attachée à son poignet par une courroie. Personne sur le moment n’attacha de l’intérêt à cette remarque, mais les événements qui suivirent la pourvurent d’une signification évidente. M. Louis Caratal fut introduit dans le bureau de M. James Bland ; son compagnon resta à la porte.

M. Caratal exposa sa requête. Il venait d’arriver d’Amérique centrale cet après-midi même. Des affaires de la plus haute importance le réclamaient à Paris. Il ne pouvait pas perdre une heure. Or, il avait manqué l’express de Londres. Il lui fallait donc un train spécial. Il paierait le prix qui lui serait demandé. L’argent n’avait aucune importance. C’était le temps seul qui comptait.

M. Bland sonna, convoqua M. Potter Hood, chef du mouvement, et, avec lui, régla la chose en cinq minutes. Le train partirait dans trois quarts d’heure, délai nécessaire pour s’assurer que la ligne serait libre. La puissante locomotive Rochdale (n° 247 sur les livres de la compagnie) fut attachée à deux voitures, avec un fourgon derrière. La première voiture n’était là que pour diminuer les secousses. La deuxième voiture était divisée, comme d’habitude, en quatre compartiments : l’un de première classe, le second de première classe pour fumeurs, le troisième de deuxième classe, le dernier de deuxième classe pour fumeurs. Ce fut le premier compartiment, le plus près de la locomotive, qui fut alloué aux voyageurs. Les trois autres demeurèrent vides. Le chef du train spécial s’appelait James McPherson ; il était au service de la compagnie depuis quelques années. Le chauffeur, William Smith, était un nouveau.

Après avoir quitté le bureau du commissaire de gare, M. Louis Caratal rejoignit son compagnon. Tous deux manifestaient la plus vive impatience. Ils payèrent l’argent demandé, soit cinquante livres et cinq shillings, au tarif normal de cinq shillings le mille. Ils se firent indiquer la voiture et s’installèrent aussitôt dans leur compartiment, bien qu’il leur eût été indiqué que leur départ n’aurait pas lieu immédiatement Dans l’intervalle, une coïncidence surprenante se produisit dans le bureau que M. Caratal venait de quitter.

Dans un grand centre commercial, une demande de train spécial n’a rien d’exceptionnel. Mais deux demandes de train spécial dans le même après-midi, voilà qui n’était pas courant ! Or, M. Bland venait à peine de quitter son premier voyageur qu’un deuxième se présentait pour lui adresser une requête analogue. Il s’agissait de M. Horace Moore, qui avait l’allure martiale d’un officier : il déclara que, sa femme venant de tomber gravement malade à Londres, il désirait partir, sans perdre un instant. Sa détresse, son anxiété étaient si visibles que M. Bland fit tout son possible pour lui donner satisfaction. Il n’était pas question de chauffer un deuxième train spécial, car le service local ordinaire était déjà quelque peu perturbé par le premier. Mais une solution était possible : M. Moore partagerait avec M. Caratal les frais du train spécial et voyagerait dans l’autre compartiment vide de première classe si M. Caratal objectait quoi que ce fût à sa présence dans celui qu’il occupait. Il paraissait difficile de ne pas croire à la possibilité d’un arrangement. Néanmoins, M. Caratal, à qui cette suggestion fut présentée par M. Potter Hood, refusa formellement de la prendre en considération. Il avança que ce train était le sien et qu’il en exigeait l’exclusivité. Aucun argument ne put faire fléchir son entêtement maussade. La solution dut donc être abandonnée, et M. Horace Moore quitta la pare au désespoir, après avoir été informé qu’il ne lui restait plus qu’à prendre l’omnibus qui quitte Liverpool à six heures. A quatre heures trente et une exactement à l’horloge de la garé, le train spécial emmenant le difforme M. Caratal et son compagnon géant s’ébranlait à la gare de Liverpool. La voie était libre. Leur premier arrêt devait s’effectuer à Manchester.

Les trains de la London and West Coast Railway Company empruntaient les rails d’une autre compagnie jusqu’à Manchester, où le train spécial aurait dû arriver avant six heures. A six heures et quart, l’étonnement fut grand et la consternation se peignit sur les visages des employés de Liverpool à la réception d’un télégramme de Manchester leur annonçant qu’il n’était pas encore là. Une demande de renseignements fut alors adressée à St. Helens, qui se trouve au bout du premier tiers de la distance entre les deux villes. St. Helens envoya la réponse suivante :

A James Bland, commissaire, gare L. & W.C., Liverpool – Train spécial passé ici à 4.52 à l’heure – Dowser, St. Helens.

Ce télégramme fut reçu à six heures quarante. A six heures cinquante, Manchester émit un deuxième message :

Aucune nouvelle du train spécial annoncé par vous.

Et puis, dix minutes plus tard, un troisième message, plus déroutant :

Suppose une erreur concernant trajet projeté par train spécial. Train local de St. Helens qui devait suivre vient d’arriver et n’a pas vu spécial. Ayez obligeance envoyer nouvelles – Manchester.

L’affaire prenait un tour confondant. Certes, à certains égards, le dernier télégramme apportait quelque soulagement aux autorités de Liverpool. Si un accident était survenu au train spécial, le train local qui était passé sur la même voie l’aurait vu ! Et pourtant, quelle hypothèse envisager ? Où pouvait être ce train ? Avait-il bifurqué sur une voie secondaire pour quelque motif impérieux afin de laisser passer le train local qui le suivait ? Cette éventualité n’était pas à écarter, pour le cas où une légère réparation avait dû être effectuée. Un télégramme fut expédié à toutes les gares entre St. Helens et Manchester ; le commissaire et le chef de mouvement guettèrent les réponses sur la bande de papier, dans l’anxiété que l’on devine. Elles arrivèrent en bon ordre :

Train spécial passé ici cinq heures – Collins Green.

Train spécial passé ici cinq heures six – Earlestown.

Train spécial passé ici cinq heures dix Newton.

Train spécial passé ici cinq heures vingt – Kenyon Junction.

Aucun train spécial passé ici – Barton Moss.

Les deux employés se regardèrent, ahuris.

"En trente ans de service, dit M. Bland, voilà qui est unique !

– Absolument sans précédent et inexplicable, Monsieur ! Le train spécial s’est trompé de voie entre Kenyon et Barton Moss.


Source : Le Rail, février 1958

Source : Le Rail, mars 1958

(Traduit de l’anglais par André Algarron.)