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Posons les rails du futur
Raymond Rombout.
mercredi 26 mai 2021, par
Nous vivons une époque qui rend soucieux. Nous sommes rongés par le doute et faisons la triste expérience de l’asphyxie de notre biotope. Nous sommes conscients de ce que la vie contient de destruction en elle et nous voyons planer l’ombre menaçante de l’avenir sur nos enfants. C’est un temps où la barbarie et l’impuissance nous frappent.
La couche d’ozone s’amenuise, la terre se désertifie, les villes s’envasent, les files ralentissent notre mobilité, le trafic ferroviaire stagne, l’économie mondiale fléchit. Le bout du tunnel, promis depuis une décennie, n’a jamais paru aussi lointain.
En sera-t-il toujours ainsi ?
Ces questions vitales, ceux qui voient plus loin que le prochain programme à la télé se les posent. Des gens qui savent soutiennent que c’est propre à chaque fin de siècle. Nous manque l’audace du lendemain. On s’accroche, pour la commodité, aux vieilles certitudes que l’on assaisonne de commentaires actuels.
Cela se remarque très fort dans l’art, comme l’architecture par exemple.
La créativité architecturale est infectée par la réticence ou l’impossibilité de remettre quoi que ce soit en question.
Il existait ainsi, par exemple, à la fin du siècle dernier des mouvements tels que l’éclectisme, le néo-classicisme, la Renaissance flamande, le néo-ceci-et-cela.
Quel que fût leur nom, ces mouvements cachaient leur pauvreté dans la représentation. La leçon la plus importante que l’histoire nous enseigne est qu’elle se répète toujours.
Nous comprenons ainsi que l’Art nouveau n’a dû son existence qu’à cette anémie de la création ; que l’école allemande « Wirtschaftswunder » n’a pu émerger que sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale ; que les Flamands enfin ne sont devenus soucieux de leur langue qu’à cause de la suprématie du français.
Le pessimisme actuel de notre société porte en lui les germes du renouveau.
A la lumière de ce renouveau dont nous avons fait le thème de ce numéro jubilaire, j’envisage de développer quelques points du livre des frères Das, « WEGEN NAAR DE TOEKOMST » (« En route vers le futur »).
Ce livre fit un tabac en 1992 et est aujourd’hui réédité.
Rudolf et Robbert Das y développent une théorie troublante mais très convaincante sur l’avenir de l’homme à tous points de vue.
Ils dessinent les grandes lignes de la survie des générations futures sur notre Terre. Et c’est passionnant. Cet article se limitera néanmoins au seul domaine du transport.
Depuis qu’on sait que la terre est ronde, elle paraît plus petite
Dans le développement du transport, l’importance du bateau ne peut être sous-estimée. Il y a presque 4000 ans, les Phéniciens possédaient déjà une grande maîtrise de la mer et la science pour construire des bateaux sûrs.
Les Romains et les Grecs furent leurs héritiers naturels mais ce sont les Normands qui donnèrent le coup d’envoi à l’expansion de la marine. Dans leur pays natal, ils devaient sans cesse lutter contre les vents capricieux de l’Ouest. Ils imaginèrent donc un nouveau modèle de bateau avec une quille et une proue effilées, avec lesquels ils furent en mesure de parcourir le monde : l’histoire de leur succès est bien connue.
L’économie mondiale ne naquit cependant qu’à la faveur de l’erreur de Colomb qui se méprit sur le continent qu’il venait d’accoster.
Le monde fut ainsi définitivement ouvert : par la mer.
Grâce (?) au bateau, les continents se peuplèrent de gens autres que les indigènes. D’abord les Européens en Amérique, suivis par les Africains, ces derniers dans une autre catégorie de confort. Les villes portuaires furent les couloirs d’accès aux économies locales.
L’eau ne fut bientôt plus une frontière naturelle, bien au contraire, elle devint l’élément par lequel de nouveaux horizons s’ouvraient.
Dans l’économie pétrolière de l’après-guerre, de nombreux pays dépendaient encore de la navigation.
La conteneurisation des charges ainsi que le tonnage des bateaux ont déplacé les frontières de manière incroyable. Seules les interventions politiques et les entraves naturelles ont empêché un développement de ce secteur plus important.
Le train et le cheval qui ne reçut pas d’avoine
Il fallut du temps pour supplanter le bateau. D’abord le train, puis l’auto, s’imposèrent comme nouveaux modes de transport à travers le pays. Le principe du train – des wagonnets sur rails, tirés par des chevaux – fut appliqué pour la première fois en Angleterre en 1726 dans une mine.
Si, au début, le train dépendait de la puissance de trait des chevaux, l’apparition de la vapeur fut décisive. Stephenson fut l’homme de la providence qui apporta sa plus-value au train. Les premières machines qu’il fournit ne souffraient pas la comparaison avec un cheval rapide mais quand il fallut choisir en 1829 entre les deux pour parcourir la distance entre Manchester et Liverpool, Stephenson put enfin faire la démonstration de la puissance de la vapeur.
Sa locomotive favorite, la « Rocket » atteignit la vitesse de 48km/h, autrement plus rapide que la concurrence.
À partir de ce moment, tout s’accéléra. Je vous renvoie, pour la petite histoire, aux numéros qui ont évoqué le développement du chemin de fer. L’importance du rail en tant que mode de transport public bon marché fut énorme. L’économie américaine n’aurait d’ailleurs pas pu se développer sans lui. La première ligne ferroviaire fut véritablement le cordon ombilical le long duquel ce pays put croître.
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| 1995 | 2015 | 2035 |
En 1870, 200 000 km de rails étaient posés, soit cinq fois le tour de la Terre. L’hégémonie du train persista jusqu’après la Première Guerre mondiale. Il fut alors supplanté par l’automobile.
De l’autoroute au cimetière de voitures
La voiture est un chaînon inévitable dans l’évolution des transports. Il est évident que les gens allaient chercher à se déplacer seuls et librement à travers le pays à la vitesse qui leur conviendrait le mieux. C’est pourquoi la voiture est bien l’héritière naturelle du vélo. De vélo confortable muni d’un moteur qu’elle était, la voiture devint, par la succession de générations de moteurs de plus en plus performants, le monstre que l’on connaît aujourd’hui.
Elle naquit de mains allemandes, fit ses premiers tours de roues en France et reçut de nouveaux développements aux États-Unis. Henry Ford fut responsable de sa commercialisation intensive. De 1908 à 1927, il lança sur le marché plus de 15 millions de "Thin Lizzy’s". Henry Ford repose en paix aujourd’hui. Cependant notre génération subit les conséquences de son sens des affaires. La voiture nous envahit littéralement mais – ce qui est plus grave – ne nous permet pas d’avancer plus vite. Les automobilistes vitupèrent constamment contre ceux qui les précèdent. Nous sommes parmi ceux qui réclament que le trafic routier diminue à la condition que les autres commencent. Nous sommes convaincus que notre atmosphère s’en va en lambeaux et qu’un beau jour le ciel va nous tomber sur la tête. Quand ferons-nous quelque chose ?
Libre comme l’oiseau...
Enfin l’avion fut la dernière trouvaille pour réduire les distances. Les hommes ont toujours envié la liberté infinie des oiseaux, il y a des siècles, de fatales tentatives furent entreprises pour voler.
Qu’elles le fussent avec des plumes ou des ailes, elles déclenchèrent dans l’entourage une hilarité malveillante. Les frères Wright (Orville et Wilbur) essuyèrent pareil mépris. Le 17 décembre 1903, ils réussirent pourtant à s’envoler de quelques mètres. Plus tard ils parcoururent dans l’air une distance de 40 km. L’humanité (militaire) haussa les épaules jusqu’à ce que Louis Blériot réussisse en 1909 la traversée de la Manche en avion. Je me souviens de mes livres scolaires vantant cet exploit héroïque.
La Première Guerre mondiale vint à point nommé pour tester l’aviation. Pendant cette période, l’Angleterre produisit chaque année 30 000 appareils (c’est une des raisons pour lesquelles l’industrie aéronautique connut, par la suite, un léger fléchissement, provoqué par un stock important).
L’aviation franchit une étape supplémentaire avec Anthony Fokker. Son modèle à aile haute, contribua à développer la toute jeune aviation civile. Le trafic aérien fit alors l’objet d’une régulation et d’un contrôle.
Personne n’aurait pu imaginer en ce temps-là que cinquante ans plus tard il serait à ce point saturé de par le monde. Que l’avion deviendrait le mode de déplacement le plus important pour les longues distances.
Personne n’aurait pu supposer aussi à quel point il serait un facteur de pollution.
Le bateau, le train, l’auto et l’avion : si, à leur début, on ne croyait pas en leur avenir, ils ont démontré, depuis, leur potentiel énorme de développement. La Terre n’est plus assez grande.
Coup dans l’eau
De la pauvreté naît la créativité : c’est un adage que l’économie tient à confirmer. Chaque moyen de transport offre des possibilités encore inconnues que le voyageur, selon ses besoins, va découvrir et exploiter. L’homme est un génial opportuniste. Chaque limite enrichit sa fantaisie. C’est de cela qu’il s’agit dans ce chapitre.
Depuis quelques décennies, le bateau n’assume plus le rôle de transporteur de personnes. Le luxe et le sport sont les derniers arguments qui incitent encore les gens à emprunter la voie d’eau.
Aussi la navigation va-t-elle devoir s’adapter. Selon les frères Das, de grands bateaux de croisière munis d’une double coque vont séduire un public exigeant. La nuit, ces paquebots à grande vitesse accosteront l’île suivante sans que les voyageurs s’en rendent compte.
De nouvelles formules de vacances vont ainsi apparaître, du genre "L’océan Pacifique en une semaine". Avec à bord des formes inconnues de confort pour des administrateurs fatigués, des hommes d’affaires et des plaisanciers délicats.
Les cargos, eux, ont atteint des dimensions et une vitesse maximales. Des progrès restent possibles des points de vue du déchargement et des facilités d’entreposage. Munis d’une double coque, voire d’un coussin d’air entre les parois, ces bâtiments préserveront mieux l’environnement. Comme ils seront plus larges, ils ne pourront plus desservir les ports existants et devront charger et décharger sur des îles portuaires. Non pas conteneur après conteneur, mais par petits bateaux-conteneurs qui sortiront littéralement du ventre du cargo. La remorque et le poussage des bateaux sont promis à un nouvel avenir : à vide, les remorques pourront circuler à la vitesse de 100 km/h grâce à une pompe hydraulique. Une fois ces remorques chargées, les hélices prendront le relais.
L’agonie du rail ?
Le train subit depuis quelques années une concurrence acharnée avec la voiture sur les courtes distances, et l’avion sur les longues. Dans l’intervalle, l’intérêt des chemins de fer sur les moyennes distances s’est accentué.
Le train connaît aussi aujourd’hui une deuxième chance avec l’engorgement du trafic routier. Les trains à grande vitesse offrent une solution pour les trente années à venir mais les vitesses actuelles seront difficilement dépassées. Il faut dès lors trouver d’autres formes d’exploitation. L’une d’elles s’appelle le train Maglev. Il s’agit d’un train sur coussin magnétique capable de se déplacer théoriquement à la vitesse de 400 km/h. Si on l’imagine souterrain, ce qui impliquerait de creuser des tunnels adaptés, ce train ne manquerait pas d’y parvenir. En poussant le raisonnement plus loin et en supposant une pression d’air nulle, on pourrait même concevoir qu’il filerait dans des manchons à la vitesse effrayante de 2 000 km/h. Qui oserait dire que le chemin de fer est au bout de ses capacités ?
Sur un point cependant le transport ferroviaire peut, il est vrai, perdre du terrain : face au transport automobile vers les destinations de vacances. Si, dans un premier temps, on pourrait revoir l’offre de confort à la hausse, à plus long terme, rien ne prouve que la voiture ne trouverait pas d’autres arguments à faire valoir.
La voiture programmée arrive
S’ouvre actuellement en Californie la première route à péage du futur. Le système fonctionne à l’instar des cartes de crédit téléphonique. Comme quoi l’auto connectée à un réseau automatique de manière à prendre une direction déterminée, avec une vitesse programmée, n’est plus une utopie. Pareilles autos recevront ensuite un profil adapté qui leur permettra de circuler sur des rails magnétiques et ce, à un intervalle réduit au maximum. Cette nouvelle sorte d’auto-trains circulerait au-dessus des routes existantes afin de rendre plus fluide le trafic sur les longues distances. Un Belge des années 2030 pourrait entreprendre ainsi « Un beau jour à Cannes ». La voiture même verra son prestige diminuer. À l’intérieur aussi, de grandes transformations seront opérées. Le chauffeur sera assis entre ses passagers et, à bord, des possibilités de détente pourront être utilisées pour tuer le temps. Mais, pour lire un livre, il faudra aller vite ! Dans ce cas-ci aussi, le système sera confronté à ses propres limites.
Des avions comme des crapauds sur terre
Le premier grand progrès qui va intervenir probablement dans les trente prochaines années sera la manière dont les avions pourront décoller et atterrir. Tout d’abord un coussin d’air permettra de réduire considérablement la distance d’atterrissage. Actuellement des tests sont aussi effectués avec de l’hydrogène comme nouveau combustible, ce qui est tout bénéfice pour l’environnement. Les avantages économiques de l’hydrogène ne sont pas encore évidents, il faut attendre les résultats des expériences mais une fois que l’hydrogène sera définitivement accepté comme carburant rédempteur, la construction des avions subira des modifications substantielles. Les carlingues seront élargies en hauteur et en profondeur de telle sorte que deux ou trois niveaux pourront coexister. Pareils avions ne pourront bien sûr pas atterrir dans n’importe quel pays.
De nouveaux aéroports devront être construits en bord de mer ou sur des îles artificielles. Dans un proche avenir, les autres modes de transport devront se trouver à proximité des aéroports pour réduire le temps des correspondances. Les appareils mêmes seront transformés pour amerrir aussi bien qu’atterrir.
Les longues pistes d’atterrissage deviendront ainsi superflues et le poids des avions (ainsi que leur cargaison) pourra augmenter. Il va de soi que nous parlons d’appareils énormes et que les images de science-fiction que nous avions voici vingt ans deviendront très rapidement réalité.
Fin
Les frères Das ont le courage de regarder plus loin que le bout de leur nez dans leur livre. Ils envisagent la fin de l’électricité produite par la fusion nucléaire ; la protection de l’environnement devient un facteur prépondérant dans chaque nouveau projet. Plus audacieuse est leur supposition qu’on accordera une attention plus soutenue à la Lune.
La construction des bâtiments pourra se faire légalement aussi bien en hauteur qu’en profondeur. Cela vaut aussi pour les gigantesques centres touristiques qui s’érigent pour satisfaire l’explosion du tourisme.
Des pâtés de maisons seront construits sous la forme d’une colline artificielle avec, à l’intérieur, un jardin d’hiver communautaire.
La lecture de ce livre ouvre littéralement de nouveaux horizons. Il démontre la vacuité des hommes actuels quand il s’agit d’extrapoler leur avenir. Il montre aussi l’importance de la survie ; l’inévitable solidarité. Nous devons préparer l’avenir avec autant d’assiduité que les fourmis apporte aussi des éléments de réponse aux questions que j’ai posées au début de cet article. Je n’étais pas trop pessimiste, mais cela reste une époque qui rend soucieux, fin de siècle ou pas.
Source : Le Rail, mai 1996
Rixke Rail’s Archives