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Des trains que le 7e art a rendus célèbres ! (II)
Raymond Rombout.
mercredi 6 janvier 2021, par
| Du centenaire du cinéma |
Dans la première partie de cet article, nous nous sommes arrêtés aux balbutiements du train dans l’aventure cinématographique.
Il ne fallut cependant pas attendre longtemps pour qu’il devienne un partenaire à part entière, comme nous allons le découvrir maintenant.
| L’expression cinématographique du train |
Le train comme histoire
Ce chapitre traite des films dans lesquels le train est le nœud de l’intrigue d’un point de vue autre que documentaire.
Pas de train, pas de film ! Le film qui, à mon avis, illustre le mieux cet aspect est la désopilante comédie de Buster Keaton : « Le mécano de la Générale » (décembre 1926).
Ce film se situe au commencement de la guerre de Sécession (1861-1862) en Géorgie. Le machiniste Johnny Gray veut rejoindre les Sudistes mais il n’est pas pris au sérieux. Il peut aussi bien rester machiniste. Cela déplaît à sa fiancée Annabel qui pense qu’il est un lâche. Elle ne veut plus le voir, sauf en uniforme. Vous imaginez déjà la figure de Buster Keaton en pleine déconfiture, jusqu’à ce que les circonstances lui donnent un coup de pouce. Les Nordistes envisagent un sabotage audacieux, le vol d’un train sudiste, dans lequel est assis précisément notre ami, en plein dilemme.
Naturellement, il intervient mais maladroitement. Ses fâcheuses interventions surprennent néanmoins tellement les saboteurs que ces derniers échouent, et notre ami devient un héros que l’on promeut au grade de lieutenant.
Cette distinction lui rapporte en plus le retour d’Annabel. L’intrigue est la version romancée d’un événement historique, dans lequel les Américains se sont distingués. « Le mécano de la Générale » est unique et dans son genre, un film parfait. Dans sa forme et son développement, il ne connaît aucun concurrent, même avec Buster Keaton. Les facéties participent au dramatique de la situation. Jamais poussées, mais toujours inattendues.
DOCIP : 30 Years of fun, 1962
« La Générale » est un des deux (avec le Texas) trains historiques que l’Amérique chérit. La passion ferroviaire de Buster Keaton l’a conduit de l’authentique « Old Four Spot » jouant le rôle de la General jusqu’à l’Old Number Five qui, dans le film, s’abîme dans le fleuve Oregon.
Citons d’autres œuvres dans lesquels le train fait le film : Le train, Le cheval de fer, La grande attaque du train d’or, Le pont de la rivière Kwaï et le début de Gandhi.
« Le train » raconte l’histoire d’un machiniste français (Burt Lancaster, s.v.p.) qui doit convoyer de France (sur le point d’être libérée) jusqu’en Allemagne des peintures impressionnistes aussi coûteuses que lourdes ! Le train bien sûr n’arrivera jamais à destination mais est l’objet de discussions, de fierté nationale, de bombes et de feu. « Le train » contient beaucoup de scènes réalistes de trains accidentés.
« Le cheval de fer » est le film que le célèbre John Ford tourna en 1924. Il raconte la pose de la première voie ferrée transaméricaine, avec toutes les péripéties héroïques imaginables, dont celles de l’équipe de tournage ne sont pas les moindres.
« La grande attaque du train d’or » est un des premiers travaux portés à l’écran de Michaël Crichton. Le film rassemble les nouvelles vedettes de l’époque : Sean « no more » Connery, Lesley Ann Down « stairs » et Donald « Fucking mash » Sutherland. Ledit train n’a rien à voir avec celui que Ronald Briggs attaqua mais l’or qu’il transporte est néanmoins pillé. Nous sommes en 1855 sur le Folkestone Express. Sans ce train, pas de pillage, pas de film !
Le train comme unité de lieu
L’histoire d’un film est vécue d’autant plus intensément qu’elle est dépouillée de tout accessoire : peu de musique, de décors, de personnages. Certains metteurs en scène ambitionnent même de donner une forme naturaliste à leur œuvre en la privant de toute fioriture. Le lieu où se noue l’intrigue est aussi important : un huis clos favorise l’expression des sentiments des personnages. Des exemples : un ascenseur, une tour, une île, un avion, un village, une école, un train... Le train est un moyen qui a fait ses preuves, mais qui connut aussi quelques échecs. Ce fût le cas pour « Le crime de l’Orient Express » où l’histoire eût été aussi bien racontée dans un hôtel.
A contrario, dans « Une femme disparaît » de Hitchcock, ce sont les détails ferroviaires qui contribuent à créer le suspense, Lors du montage, des images de vrais trains furent mêlées aux décors de studio. Quand Margaret Lockwood fait ses acrobaties pour changer de voiture... par les fenêtres, elle le fait, en réalité, en studio sous l’œil bienveillant de l’équipe de tournage, au mieux à cinq mètres d’elle.. Et qui ne se souvient du petit sachet de thé Harrimans Herbal, collé à la vitre de la voiture ?
Une autre façon d’investir l’espace est montrée dans le film « Bons baisers de Russie », où Sean Connery combat Robert Shaw dans un compartiment de l’Orient Express. Pour filmer une telle scène, tous les coups furent minutieusement préparés ! Quel talent n’a-t-il pas fallu aussi pour orchestrer ce duel, sachant que les acteurs sont doublés : on voit bien la tête de Sean Connery recevoir le coup, sa doublure tomber par terre, et enfin, la grimace de douleur de l’acteur.
En parlant de bagarre, vous n’avez pas vu l’autre jour « The hunted » ? Ce navet prétendait réconcilier la morale moyenâgeuse d’un samouraï avec l’époque moderne. La scène qui épouvante tant a été tournée à toute vitesse dans le Shinkansen. Dans ce train est assise, à un bout, une bande impitoyable fermement décidée à envoyer l’acteur principal Christophe Lambert à la retraite anticipée, tandis qu’à l’autre bout se trouve le Lambert en question, accompagné d’un samouraï, seul mais invincible. La bande se fraye un chemin parmi les passagers, lesquels se font au passage décapiter. Si j’étais vous, je ne ferais plus la sieste dans un Shinkansen.
Cela est plus paisible dans « Brèves rencontres » de David Lean. Ce film montre que non seulement le train mais aussi la gare entière peuvent représenter un espace restreint. Dans ce film, le couple Célia Johnson/Trevor Howard se rencontre en cachette dans un buffet de la gare à plusieurs reprises. Ce vieux buffet, les romantiques locomotives à vapeur, toute l’atmosphère de la gare et de ses environs contribuent à donner à ce film une patine. La petite gare, Camforth, sur la route de l’Ecosse, est un réel point d’arrêt où Lean a planté ses caméras et ses projecteurs. En filmant sans arrêt, en arrière-plan, des trains qui circulent, il a voulu signifier le peu d’importance de la gare. Ce à quoi il ne s’était pas attendu, c’était que les machinistes allaient ralentir au subit éclairage de la gare. Lean a donc fait « bouger » le ciel et la terre afin que les trains paraissent circuler à vitesse normale.
De ce film, il y eut un remake en 1975 avec Sophia Loren et Richard Burton. Un échec ! Les acteurs étaient trop connus pour jouer les pauvres types mais surtout le remplacement des locomotives à vapeur par des locomotives électriques fut une gaffe monumentale. Ce dernier film aurait pu être tourné à l’extérieur de la gare ; le train fut mal employé.
Le train comme unité de temps
« Le tour du monde en 80 jours » est le film par excellence qui associe le voyage avec l’élément temps. Dans ce film, il y a deux scènes importantes de train. Comme vous ne l’ignorez pas, Philéas Fogg a parié avec des amis qu’il ferait le tour du monde en 80 jours par tous les moyens licites possibles. Arrivé à Bombay il doit se rendre à Calcutta par train mais à mi-chemin, il est obligé de continuer à dos d’éléphant. Plus tard, en Amérique, il prend le train de la célèbre ligne Durango-Silverton où il sera provoqué en pugilat. Un moment anecdotique réside dans l’apparition du seul homme qui poinçonne les billets plus vite que son ombre et qui n’est autre que Buster Keaton. « Le tour du monde en 80 jours » est la liaison rectiligne entre temps et train, bien que le train doive partager cet honneur avec d’autres moyens de transport.
Le train, dans ce rapport, a été utilisé d’une manière intelligente dans « Le train sifflera trois fois ». Ce classique des westerns dans lequel le shérif Gary Cooper doit lutter contre toute une communauté est le plus sublime qui soit à cet égard. Le film dure deux heures exactement et donne minute par minute l’écoulement du temps de 10h le matin à midi : high noon. Le train brille par son absence. Mieux, la menace de son arrivée rend l’imminence de la catastrophe encore plus tangible. Quand le train dont il est question paraît enfin, le spectateur sait que l’enfer va se déchaîner. « Le train sifflera trois fois » est un échantillon de tension contenue et est devenu un symbole pour les westerns-spaghetti ultérieurs.
Quelque chose de semblable se passe dans « Intolérance » de D.-W Griffith où une voiture rivalise avec un train pour transmettre une lettre qui, seule, peut sauver un condamné à mort de la pendaison. L’expiration du délai de survie du condamné correspond à la fin de la course et à la fin du film. Un moyen éprouvé pour rendre tangible l’élément temps sur un train est d’ajouter une catastrophe inéluctable. La plupart du temps, c’est une bombe, mais un train sans conducteur ou un virus qui se propage sur la terre entière font aussi bien l’affaire. (The runaway train, The silver streak, Cassandra crossing).
Le train comme métaphore
Beaucoup de films utilisent le monde ferroviaire comme capteur de sentiments. A cette fin, il n’est absolument pas nécessaire de prendre un train en image. « Douze hommes en colère » avec Henry Fonda est presque un film théâtral : tout se passe dans une salle de délibération. Par une fenêtre ouverte parvient le bruit d’une gare. Ce tumulte est le seul contact avec le monde extérieur, que l’atmosphère confinée dans laquelle le jury siège rend encore plus sensible.
Dans « Le pont de la rivière Kwaï », il n’y a presque aucun train à voir. La vedette du film est le pont, objet des rivalités entre Anglais et Japonais. La construction du pont est en effet importante pour les deux parties. Les Japonais veulent à tout prix poser leur voie ferrée et les officiers anglais s’efforcent d’occuper leurs hommes pour maintenir leur moral. Dans l’histoire, le pont devient tour à tour objet de fierté nationale pour les Anglais et moyen de pression morale pour les Japonais.
Dans « Il était une fois dans l’Ouest », le train est le conquérant manifeste de l’Ouest. L’intrigue se noue autour de la construction de la voie.
Dans « Fresa y chocolate », Nino Manfredi est un vendeur clandestin de café dans le train de nuit qui assure la liaison entre l’Italie et la Suisse. Le train symbolise à l’évidence la division de la société en catégories. Chaque compartiment équivaut à un aspect de la vie quotidienne. Le compartiment est la métaphore de la vie en microcosme. L’utilisation finale du train est sublimée par le rôle de Nino Manfredi qui découvre un autre monde.
Plusieurs fois, le train a servi à s’échapper, mais rarement comme dans « La vache et le prisonnier ». D’abord, le prisonnier se sert de sa vache pour atteindre la frontière où il est censé prendre le train de la liberté tant convoité. Dans ce film, le train est synonyme de liberté.
Enfin, dans le film « Gandhi », notre jeune avocat est expulsé de la première classe à cause de la couleur de sa peau. Cet acte raciste marque si profondément Ghandi qu’il commence à comprendre le lot de ses semblables et entreprend sa mission de rédemption.
Le train fut ici utilisé en tant qu’alibi.
Certaines personnes ajouteront que le train est aussi la métaphore du sexe. Dans « Black Emmanuelle », l’actrice Laura Gemser exerce ses talents amoureux avec une équipe de hockey. Seul son visage apparaît sur l’écran tandis qu’on entend en fond sonore le rythme cadencé du train et... à la fin, son sifflet retentissant.
Dans le même genre, on peut situer « Certains l’aime chaud » où Jack Lemmon, Tony Curtis et Marilyn Monroe entreprennent un numéro surprenant dans un wagon de marchandises.
Le rythme de « Running wild » est soutenu par la cadence du train, qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas mais qui est là.
Telle est finalement la meilleure utilisation qu’on puisse en faire au cinéma ! ?
Source : Le Rail, janvier 1996
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